REVUE DE L'ASSURANCE N°46

De par sa riche expérience dans le monde des arts, aussi bien en Algérie qu’à l’étranger, Mme Gasmi Issiakhem Feriel livre, dans cet entretien, une analyse minutieuse et détaillée des rapports, souvent ambigus, entre le secteur des assurances et celui de la Culture. Grande connaisseuse de la question, elle lève le voile sur des vérités occultées et suggère des pistes de réflexion pouvant éclairer l’ensemble des parties prenantes qu’ls soient des compagnies d’assurance, des artistes ou des institutions, pour des partenariats mutuellement avantageux. Notre interlocutrice est architecte d’intérieur et global designer issue de la Faculté d’architecture italienne « La Sapienza Università di Roma », et qui vit et travaille en Algérie. Elle est diplômée sortante de l’École Supérieure des Beaux-Arts d’Alger et a été, tour à tour, Commissaire d’exposition et initiatrice de l’Alliance des designers professionnels. Elle a également été Commissaire de la Biennale algérofrançaise du design (DZign) initiée par l’Institut Français d’Algérie et l’Ambassade de France (2021), mais, aussi, directrice artistique du film La dernière Reine de Adila Bendimerad et Damien Ounouri, sorti en 2022.

Revue de L’ASSURANCE : comment évaluez-vous le rapport entre le secteur des assurances et celui de la culture, en Algérie ?

Mme Gasmi Issiakhem Feriel : il y a vraisemblablement une rupture de cette relation observée, depuis un certain nombre d’années, quant à l’assurance des œuvres d’art, que cela soit lors d’une exposition, au niveau national, et même, parfois, lorsque ces œuvres voyagent de manière temporaire pour être exposées à l’international. J’entends par là, les œuvres d’artistes visuels contemporains et non les collections de musées (qui, elles, font l’objet d’une assurance plus spécifique et obligatoire comme étant un patrimoine culturel national).
À un moment, lorsqu’une exposition était organisée, l’ensemble du processus se met automatiquement en place, avec des contrats d’assurances en bonne et due forme, selon deux formules : la Garantie « Clou à clou », pour une couverture complète, ou bien la Couverture « Séjour simple ». En plus de l’absence de ce genre d’assurance, au jour d’Hui, il y a, également, l’absence des dispositifs de surveillance sur les lieux mêmes des expositions (certains musées) : le système HSE (Hygiène-sécurité-environnement) et des caméras de surveillance qui contribuent grandement à éviter tout incident (vols, incendies, dégâts des eaux).

Pourquoi observe-t-on, aujourd’hui, un faible recours aux produits d’assurance de la part des acteurs de la culture ? Cela est-il dû à un manque de sensibilisation ou d’informations ?

Il se trouve que cette question d’assurance effraie, quelque peu, parce qu’il s’agit souvent d’un budget qui pourrait paraitre faramineux pour des organisateurs d’expositions, mais également de certaines structures bancaires et assurances qui ont rompu cette tradition. Dans leurs programmes de couvertures, les assureurs doivent prendre en compte une grande diversité de risques, d’acteurs et de situations. Chaque Garantie peut être étendue, selon les besoins et le type d’activité, par diverses options à tarification spécifique : Casse sur les objets fragiles, Transport, Prêts à d’autres institutions (expositions, foires). De mon point de vue, je les comprends car, à ce jour, les textes officiels ne traitent que brièvement de ce sujet ou pas du tout. Beaucoup d’artistes ont du mal à faire la différence entre valeur marchande de l’œuvre et valeur d’assurance. Il y a également d’autres facteurs qui entrent en jeu dans le domaine des assurances des œuvres tels que l’estimation d’une œuvre d’art et l’artiste qui l’a réalisée. Plusieurs éléments permettent de déterminer l’importance d’un artiste : la cote de ses œuvres sur le marché de l’art, les publications qui lui sont dédiées, l’importance de la galerie qui le représente, le nombre d’expositions auxquelles il a participé, etc. Or, lorsque nous évoquons la question d’un marché de l’art, en Algérie, nous nous retrouvons face à un mur, à l’ère des artistes contemporains. Inversement, les artistes modernistes algériens sont plus cotés, du simple fait que leurs œuvres appartiennent déjà à des collections de musées, en Algérie, ou, plus souvent, à l’étranger. Cela ne veut pas dire que les modernistes ont été plus talentueux que nos contemporains, mais que leurs œuvres avaient véritablement circulé dans un véritable marché de l’art aux normes et standards internationaux.

Nos artistes sont-ils suffisamment soutenus, en matière d’assurance ?

Non je ne pense pas que c’est une absence de soutien, mais plutôt une sous-estimation de l’importance de ce volet par nos institutions. Il serait bien, justement, que des conventions dans ce sens soient mises en place entre ministère de tutelle et assureurs, afin de permettre aux galeries d’art, aux artistes et autres institutions culturelles privées qui réalisent un vrai travail de fond, dans ce domaine, d’en bénéficier. Le ministère de la Culture et des Arts, il faut le
souligner, a longuement travaillé sur la question du statut de l’artiste (droits et devoirs). Il est temps, à présent, de s’intéresser à ce sujet épineux.

Existe-t-il des assurances obligatoires dans le secteur de la culture ? Si oui, lesquelles ?

De manière générale, les assurances obligatoires sont demandées, lorsque des œuvres d’artistes visuels voyagent vers d’autres pays, dans le cadre d’une exposition dite temporaire. Ce document est exigé par les Douanes algériennes. Donc, voilà un peu le tableau : cela n’est fait que si c’est une nécessité pour laquelle on ne peut déroger, au risque de compromettre la présence d’artistes algériens.

Avez-vous été amenée à prendre une assurance, lors de vos multiples activités en Algérie ou à l’étranger, notamment en Italie où vous avez passé une partie de votre vie ? Pouvez-vous en citer un exemple ?

Oui, il y a eu un moment où des œuvres de l’artiste M’hamed Issiakhem devaient être exposées à Relizane. La wilaya, qui organisait cela, avait souscrit une assurance de chaque œuvre qui avait été acheminée d’Alger par convoi sécurisé. En ce qui me concerne, en tant que designer, à chaque exposition organisée à l’étranger et au même titre que d’autres confrères et consœurs, les œuvres sont assurées par l’organisateur.

En tant que curateur, j’ai vite baissé les bras, lorsque j’observais la frilosité des organisateurs à souscrire aux assurances, alors que cela ne représente que 0,5% de la valeur marchande pour une œuvre. À titre d’exemple, une œuvre qui est évaluée à 200 000 DA, son assurance, dite « Clou à clou » est estimée à 1 000 DA. Parfois, les organisateurs se heurtent également au montant exagéré donné à la louche par des artistes qui dépasse tout entendement et qui estiment eux-mêmes leurs œuvres sortant du cadre de la valeur marchande, sans aucune référence de cotation. À ce niveau, des experts en estimation d’œuvres ont leur rôle à jouer pour équilibrer le tout. Cela permet, entre autres, d’arriver à des compromis pour des polices d’assurances justes.

Il y a également les sinistres qui interviennent, souvent, en cours de transport, d’où l’exigence des compagnies d’assurance au recours à des professionnels de l’emballage agréés ainsi qu’au respect de normes rigoureuses lors de la manipulation des œuvres.

Comment faire en sorte à ce que les secteurs des assurances et de la culture puissent travailler ensemble, en mettant en avant les avantages mutuellement bénéfiques ?

C’est aux assurances et banques de rétablir cette tradition et inviter les structures culturelles, privées et publiques, en leur proposant des polices d’assurance avantageuses en leur expliquant les procédures. Un travail qui réunirait, également, des experts en évaluation des œuvres d’art. À ce niveau, le ministère de la Culture et des Arts a un grand rôle à jouer en s’y associant, pour garantir des taux préférentiels en fonction des situations.

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