M. Jaoudet Gassouma, artiste-peintre et expert consultant en management culturel :
L’INEXISTENCE D’UN MARCHÉ DE L’ART EN ALGÉRIE, UNE ENTRAVE MAJEURE POUR L’ASSURANCE

Quel rapport existe-t-il entre le secteur des assurances et le monde de l’art en Algérie ? Nos artistes pensent-ils à assurer leurs œuvres ? Les organisateurs d’événements culturels sont-ils suffisamment informés, sensibilisés et accompagnés par les compagnies d’assurances dans un secteur où tout reste pourtant à faire ? Comment évaluer chaque produit ou objet culturel à sa juste valeur ? Un expert bien connu dans le secteur de la culture, M. Jaoudet Gassouma nous répond.
Pour lui, la difficulté dans toutes ces questions réside dans le fait qu’il n’existe pas en Algérie un véritable marché de l’art, avec des acteurs et animateurs, en conformité aux standards internationaux dans son fonctionnement. Sinon, comment assurer une œuvre dont on ne peut déterminer la vraie valeur ?
Mais, qu’est-ce qu’un marché de l’art ? M. Gassouma nous explique que « dans l’organisation de ce marché, on compte plusieurs intervenants dont des institutions qui jouent un rôle important dans la valorisation et la promotion des œuvres et surtout dans leurs transactions ». Il poursuit que ces acteurs sont « les artistes, en tant que créateurs, les galeries comme espace d’exposition, de valorisation et de vente des œuvres, les maisons de vente aux enchères qui attirent les collectionneurs, les investisseurs et les musées du monde entier, les Foires d’art annuelles ou biannuelles accueillant des artistes et des galeries du monde, les institutions culturelles qui acquièrent des œuvres pour leurs collections permanentes, les critiques et historiens de l’art, les consultants et conseillers en art qui assistent les collectionneurs et les investisseurs dans les acquisitions des œuvres et dont ils peuvent évaluer la valeur et l’authenticité. Enfin, plus récemment, les plateformes en ligne qui ont élargi l’accès aux œuvres ».
M. Jaoudet Gassouma évoque « l’immensité et la richesse du patrimoine d’une Algérie à la culture plusieurs fois millénaire dans toute sa diversité, estimant que la question de sa protection mérite de bénéficier de toute l’attention voulue et à tous les niveaux ».
Absence des « instances de légitimation »

Il explique que le principe de l’assurance consiste à protéger un bien, un évènement, des structures, un patrimoine humain et autres, des multiples risques réels. Dans le domaine de la culture, ajoute-t-il, « l’assurance doit tenir compte de la spécificité du secteur, car il comporte des notions patrimoniales très vastes, tant dans le matériel que dans l’immatériel. Des spécificités qui ne peuvent être dissociées de l’idée du droit d’auteur, du droit moral, de la valeur intrinsèque d’une œuvre ou d’une production intellectuelle, de sa portée historique ou esthétique, des ayants-droits dans le cas du décès de l’artiste, de la valeur de son Curriculum Vitae, de sa cote dans un marché établi selon des normes professionnelles et standards internationaux (…) Tous ces paramètres sont vérifiables et édictés par ce qu’on appelle les instances de légitimation. Celles-ci jouent un rôle crucial dans la reconnaissance et la validation des œuvres d’art, en établissant leur crédibilité et valeur intellectuelle et économique ». En plus des galeries d’art, des maisons de vente aux enchères, des musées, des critiques d’art et des collectionneurs déjà cités, les instances de légitimation regroupent aussi les Ecoles de l’art et Académies, les médias via des publications et émissions spécialisées, réseaux sociaux et plateformes en ligne. « Ce sont toutes ces instances qui définissent la valeur d’une œuvre ou d’un artiste », précise M. Gassouma.
Des manuscrits de l’Emir Abdelkader sauvés d’une vente aux enchères en France
A cette communauté, il intègre aussi « les Douanes, la Gendarmerie, la Police », avant d’évoquer le domaine de l’archéologie, « riche en productions matérielles et qui, en l’absence quasi-totale de l’assurance, souffre du phénomène de vol et d’extraction des objets artefacts et autres productions de haute valeur (…) Des objets qui peuvent faire le tour du monde à travers des maisons de vente aux enchères internationales telles que Christie’s ou Sotheby’s sans que l’on s’émeuve sous nos cieux (…) L’exemple de la tentative de vente aux enchères de manuscrits et d’un fusil de l’Emir Abdelkader, stoppée in-extremis par un Algérien qui était au courant de cette vente, est encore vivace. Ce qui nous fait dire qu’il nous a fallu cet incident pour que l’on connaisse un peu la valeur des objets de l’Emir et de leur portée commerciale ». (Un manuscrit, datant de 1659 et volé par un officier français en 1842 à l’Emir, a failli être vendu aux enchères en France
le 14 mars 2023, avant qu’il ne soit rapatrié par l’Algérie via le ministère des Affaire étrangères, Ndlr).
En somme, « sans les instances de légitimations citées plus haut, la protection des produits culturels reste très difficile », dit-il.
Sur le volet assurance de personnes, notre interlocuteur estime que la faiblesse des dispositifs existants demeure discutable. « Aujourd’hui, poursuit-il, il y a bien reconnaissance des métiers artistiques par le Conseil National des Arts et des Lettres (CNAL), mais l’assurance des artistes, leur protection, les dispositifs de mutuelle restent encore très timides. Les cas de quelques artistes décédés des suites de maladies, dont le défunt Arezki Larbi qui a longuement cotisé mais qui nous a quittés, nous édifie sur le vide sidérant auquel sont confrontés nos artistes », s’afflige notre interlocuteur.
« La culture, un formidable vecteur économique »
M. Gassouma affirme que « la culture est un formidable vecteur économique pouvant générer des revenus appréciables qui permettent en retour une protection efficace des productions, œuvres et autres évènements culturels, ainsi que la gestion de certains aléas pouvant engendrer jusqu’à des pertes humaines (le cas du concert de Soolking avec cinq morts et dix- sept blessés), l’annulation de certains évènements culturels alors que des sommes colossales auraient déjà été investies, etc. »

Notre interlocuteur n’hésite pas à nous confier le regrettable incident « gravissime » qui a touché la galerie Racim d’Alger suite à des infiltrations d’eau qui ont complètement endommagé des œuvres d’artistes de renom et de haute valeur historique et esthétique. Des œuvres qui, totalement irrécupérables, ont malheureusement fini par être carrément jetées. M. Gassouma insiste sur le fait que « l’assurance dans le secteur de la culture en Algérie est un vaste chantier où tout reste à faire ».
Bio express
M. Gassouma est Chef du Département Beaux-arts à l’Ecole supérieure des Beaux-arts d’Alger. Il est également consultant en management culturel, maitre-assistant enseignant en Analyse d’œuvre, esthétique et histoire de l’art. Il a été aussi consultant-expert au CNAL (Conseil National des Arts et des Lettres) ainsi que dans la Commission de Lecture des scénarii du ministère de la Culture et des Arts, et a organisé les Journées d’études sur le marché de l’art lors du Printemps des arts, tenu au Palais de la culture Moufdi Zakaria d’Alger en 2018. Ecrivain, avec plusieurs ouvrages à son actif, il a été directeur artistique du FIBDA (Festival international de la bande dessinée d’Alger).
VYasmina Ferchouch