M. El Besseghi Mourad, expert en finances, sur l’état de la profession actuarielle à l’étranger :
LA FORMATION EN CONSTANTE ÉVOLUTION, FACE À UN MARCHÉ DE PLUS EN PLUS EXIGEANT
Dans le présent entretien, M. El Besseghi Mourad, expert en finances, fait un tour d’horizon de la situation de la profession actuarielle dans plusieurs pays développés et moins- développés, mettant en évidence « un déficit en actuaires » dans certains d’entre eux
Revue de L’ASSURANCE : Existe-t-il un déficit en actuaires dans les pays développés ou moins-développés ?
M. El Besseghi : Tout à fait, il existe réellement un déficit en actuaires, dans de nombreux pays développés, notamment en Europe et en Amérique du Nord (États-Unis et Canada). Tous les instituts et organisations d’actuaires de ces pays, s’accordent à expliquer ce phénomène par, au moins, trois facteurs :
Tout d’abord, le départ en retraite d’une génération d’actuaires : Un nombre important d’actuaires expérimentés atteint l’âge de la retraite, ce qui crée un vide générationnel. En France, comme dans d’autres pays développés, l’Institut des Actuaires Français (IAF), affirme qu’il y a une pénurie d’actuaires, notamment en raison des départs à la retraite mais également du fait de l’attractivité d’autres secteurs.
Ensuite, l’évolution rapide des régimes de retraite et des pro- duits d’assurance :
Les changements réglementaires, les nouvelles technologies et les attentes des consommateurs modifient profondément le paysage de l’assurance, nécessitant des compétences spécifiques de plus en plus pointues. Le Canada est également confronté à un déficit en actuaires, particulière- ment dans les provinces de l’Ontario et du Québec. Selon l’Institut Canadien des Actuaires (ICA), les assureurs canadiens doivent faire face à une concurrence accrue pour attirer les talents afin d’évaluer les risques de manière adéquate.
Enfin, l’attrait d’autres secteurs :
Les actuaires sont très recherchés dans d’autres domaines comme la finance, la data science ou la gestion des risques, ce qui entraîne une certaine concurrence pour attirer les talents. Aux États-Unis, la Society Of Actuaries (SOA), affirme également qu’il y a bien un déficit en actuaires, particulièrement marqué dans le secteur de la santé et des retraites, ce qui a provoqué une augmentation sensible des coûts d’assurances Maladie et engendré selon de nombreuses enquêtes me- nées par cette institution, une diminution de la qualité des prestations.
De quelle manière ce déficit influe-t-il sur le marché des assurances et les entreprises qui opèrent dans ces pays ?
En effet, le déficit en actuaires, phénomène observé dans de nombreux pays développés, a des répercussions significatives sur le secteur de l’assurance et les entreprises qui y opèrent. On pourrait résumer les principales conséquences de ce manque de professionnels qualifiés, ainsi :
Première conséquence inéluctable : Une augmentation des coûts et des primes d’assurance.
Sous-estimation des risques : Un manque d’actuaires peut conduire à une évaluation moins précise des risques, ce qui peut se traduire par des tarifs d’assurance inadéquats. Une étude de la SOA a montré que le manque d’actuaires qualifiés dans le secteur de la santé aux États-Unis avait contribué à une augmentation des coûts d’assurance Maladie. Il en est de même pour l’Institute of Actuaries of Australia (IAA)) qui souligne fréquemment sur son site que le manque d’actuaires qualifiés peut conduire à une sous-évaluation des risques.
Comment les sociétés d’assurance gèrent-elles les exigences actuarielles, dans ces pays ?
Le déficit d’actuaires pose un défi majeur aux sociétés d’assurance. Pour y faire face, elles mettent en œuvre diverses stratégies. Parmi les approches les plus courantes retenues, dans les pays développés, on peut citer : L’externalisation : Les sociétés d’assurance sous-traitent une partie de leurs activités actuarielles à des cabinets de conseil spécialisés. Ces cabinets disposent de ressources humaines et techniques plus importantes et peuvent offrir une expertise pointue dans des domaines spécifiques.
Le recrutement international : Pour pallier le manque d’actuaires locaux, les entreprises recrutent des professionnels qualifiés à l’étranger. Cette stratégie permet d’accéder à un vivier de talents plus large, mais elle pose des défis en termes d’intégration et de réglementation.
La formation continue : Les sociétés d’assurance investissent dans la formation continue de leurs employés pour développer les compétences actuarielles en interne. Cela permet de renforcer les équipes existantes et de favoriser la montée en compétences des collaborateurs.
Quels sont les problèmes majeurs liés à la formation académique des actuaires dans ces pays notamment au niveau de la post-graduation spécialisée, et quelles réformes ou ajustements seraient nécessaires pour aligner la formation des actuaires avec les besoins du marché ? Aussi, existe-t-il des initiatives en cours visant à élargir le champ de la formation des actuaires ?
Les formations académiques en actuariat, bien qu’elles soient de plus en plus demandées, rencontrent plusieurs défis, notamment dans le domaine de la post-graduation spécialisée.
Les problèmes majeurs rencontrés sont :
Déconnexion avec le marché du travail : Souvent, les pro- grammes d’études ne sont pas suffisamment alignés avec les besoins spécifiques et évolutifs du marché de l’assurance. Les compétences techniques enseignées peuvent ne pas correspondre aux attentes des employeurs.
- Manque de spécialisations : Les offres de formation sont parfois trop généralistes et ne permettent pas aux étudiants de se spécialiser dans des domaines émergents comme la data science, l’intelligence artificielle ou la finance comportementale, qui sont pourtant de plus en plus demandés dans le secteur de l’assurance.
- Ressources limitées : Les universités peuvent manquer de moyens financiers pour mettre à jour leurs pro- grammes, acquérir des logiciels spécialisés et recruter des enseignants-chercheurs qualifiés.
- Difficulté à attirer les meilleurs profils : La concurrence est forte pour attirer les meilleurs étudiants vers les carrières scientifiques et techniques. Les programmes d’actuariat doivent se démarquer pour attirer les talents.
Comment l’activité actuarielle du secteur des assurances peut-elle contribuer à atteindre l’objectif de l’inclusion financière ?
L’activité actuarielle, pilier du secteur des assurances, joue un rôle crucial dans la promotion de l’inclusion financière. En effet, les actuaires, à travers leurs analyses et leurs modèles, permettent de concevoir des produits d’assurance adaptés aux besoins spécifiques des populations les moins servies, tout en garantissant la viabilité financière des entre- prises d’assurance.
Quels sont les principaux défis auxquels les actuaires, dans ces pays, sont confrontés en matière de digitalisation et d’intégration des nouvelles technologies dans leurs pratiques ?
Les actuaires, garants de la pérennité financière des entre- prises d’assurance, sont confrontés à des défis majeurs liés à la digitalisation et à l’intégration des nouvelles technologies dans leurs pratiques. Ces défis sont communs à de nombreux pays et sont liés à l’évolution rapide des technologies, à la complexification des risques et à la nécessité d’adapter les modèles actuariels traditionnels.
Comment les institutions académiques peuvent-elles mieux préparer les actuaires à utiliser les technologies émergentes telles que l’intelligence artificielle et l’analyse des big data ? Les institutions académiques jouent un rôle crucial dans la formation des actuaires de demain. Pour les préparer à relever les défis posés par la digitalisation et à tirer pleinement parti des technologies émergentes, elles doivent adopter une approche pédagogique innovante et adaptée aux besoins du marché.
Comment les actuaires peuvent-ils garantir la confidentialité et la protection des données dans un environnement de plus en plus digitalisé ?
L’avènement du numérique et la collecte massive de don- nées posent des défis majeurs, en matière de confidentialité et de protection des données pour les actuaires. Ces professionnels manipulent des informations sensibles sur les individus, ce qui rend la protection de ces données d’autant plus cruciale.
Quelle est l’importance de l’éthique dans l’utilisation des technologies numériques, pour les actuaires, et comment peut- elle être assurée ?
L’éthique dans l’utilisation des technologies numériques par les actuaires est un enjeu primordial et ce, pour plusieurs raisons :
Manipulation de données sensibles : Les actuaires travaillent avec des données personnelles très sensibles, telles que des informations médicales, financières ou comportementales. Il est donc crucial de garantir leur protection et de respecter la vie privée des individus.
Comment assurer l’éthique dans l’utilisation des technologies numériques par les actuaires ?
Plusieurs mesures peuvent être mises en place pour garantir une utilisation éthique des technologies numériques par les actuaires. Il est essentiel de mettre en place diverses me- sures. Cela passe par la formation continue qui permet aux actuaires d’acquérir et de maintenir une bonne compréhension des enjeux éthiques liés aux données aux algorithmes qu’ils utilisent. Il est tout aussi important d’adopter des codes de conduite clairs et précis, définissant les principes éthiques à respecter dans l’exercice de la profession. Enfin, pour garantir une utilisation éthique des technologies numériques, les actuaires doivent privilégier des modèles interprétables, bien documentés et conformes aux réglementations sur la protection des données. La mise en place de méthodes pour identifier et atténuer les biais, la diversité des équipes, et la collaboration avec des experts en éthique et en droit sont également essentielles. En adoptant ces pratiques, les actuaires contribuent à des solutions responsables et respectueuses des valeurs sociétales.
A. Fatiha