L’actuariat :
UN MÉTIER VITAL POUR L’INDUSTRIE DES ASSURANCES
Préambule – bref rappel historique de l’actuariat
Selon la définition souvent admise, l’actuariat est le métier de base dans les domaines des statistiques appliquées, des probabilités, de l’évaluation et de la gestion des risques. Il se concrétise à travers la réalisation des études économiques, financières et statistiques pour identifier et analyser les risques se rapportant aux questions d’assurance, de comptabilité analytique, d’analyse financière et de pré- voyance sociale
Le métier actuariel est apparu au milieu du XVIII° siècle au Royaume Uni, à l’occasion de la création des premières compagnies d’assurances en 1720 et de l’émergence de la science statistique (travaux de Bernoulli, Galton, Gauss…). L’actuariat a ensuite connu son apogée durant la révolution industrielle, à travers l’apparition des multiples formes d’assurances conçues pour faire face aux conséquences pécuniaires des risques assurés. L’essor des assurances
collectives et des fonds de pension a contribué à la croissance de cette profession dans la première moitié du XX° siècle. Le développement des assurances
maladie était devenu son principal facteur d’expansion, à la suite de
l’intérêt croissant des pouvoirs publics pour l’actuariat. Au milieu du XIX° siècle, plusieurs instituts et facultés d’actuariat avaient vu le jour en Grande Bretagne, aux USA et en France.

Cette profession s’est organisée à l’échelle internationale, à travers l’émergence d’associations actuarielles regroupant des statisticiens et des mathématiciens désireux de faire progresser les outils de la profession. (Exemples : l’Association Actuarielle Internationale créée à Bruxelles dès 1885 – l’Actuarial Society of America, …). Actuellement, les actuaires sont fédérés au sein d’associations nationales qui sont, elles- mêmes, affiliées à l’Association Actuarielle Internationale (AAI) qui a été restructurée en 1998. Membre du Comité Economique et Social de l’ONU, l’AAI colla- bore avec la Banque Mondiale,
le Fonds Monétaire International et le Bureau International du Travail. Elle regroupe plus de 40 000 professionnels répartis à travers 97 pays. Plus de 80 associations d’actuaires sont dénombrées à travers le monde. En ce qui concerne la répartition géographique mondiale des actuaires, l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord concentrent près de 94,5% des actuaires. L’Asie et l’Australie en comptent 5,2%, la part de l’Afrique se situe à 0,3 %. Au niveau du monde Arabe, on peut citer la création récente de l’Association des Actuaires Arabes
(AAA) qui a été chargée, sous l’égide du GAIF, de traiter les questions liées à la profession, aux échanges et à l’expertise, en vue d’offrir plus d’opportunités d’échanges et d’études aux actuaires des pays arabes, dont le nombre est encore limité dans la région MENA.
- Le rôle multiforme des actuaires dans le secteur des assurances
Les diverses définitions du métier d’actuaire qualifient ce dernier comme un spécialiste des calculs statistiques pour les assurances, de l’analyse et du traitement des impacts financiers du risque. Il fixe les règles et les tarifs des contrats d’assurance, en veillant sur leur rentabilité effective. Il utilise pour cela des techniques issues principalement de la théorie des probabilités et de la statistique, pour décrire et modéliser de façon prédictive certains
événements futurs tels que, par exemple, la durée de la vie humaine, la fréquence des sinistres et l’ampleur de leurs coûts. Le champ d’action de l’actuaire englobe principalement, de manière non exhaustive, les compagnies
d’assurance, les banques, les organismes de sécurité sociale, les caisses de retraite, les marchés financiers et autres institutions financières. Le processus d’intervention de l’actuaire dans l’industrie de l’assurance est résumé à travers les étapes suivantes :
- Évaluation des risques et tarification : Les actuaires jouent un rôle déterminant dans le processus d’évaluation des risques et de tarification au sein du secteur de l’assurance. Ils analysent une multitude de données pour estimer la probabilité de survenance des risques pour évaluer leur impact direct sur la tarification des polices d’assurance.
- Calcul et vérification des réserves et provisions : Ils veillent à ce que les compagnies d’assurance dis- posent de réserves suffisantes pour couvrir les sinistres futurs. Ils utilisent des modèles mathématiques et des techniques statistiques pour prédire le montant des fonds qui sera nécessaire pour régler les sinistres déclarés non encore payés.
Cette démarche est cruciale pour maintenir la stabilité financière et la solvabilité d’un assureur.
- Développement de produits et innovation : Les actuaires jouent un rôle essentiel dans le développe- ment de nouveaux produits d’assurance. En analysant les tendances du marché et en identifiant les risques émergents, ils aident les assureurs à concevoir des polices qui répondent aux besoins évolutifs des consommateurs.
- Conformité réglementaire : L’assurance étant un secteur très réglementé, les actuaires jouent un rôle déterminant pour garantir que les assureurs se conforment aux différentes lois et réglementations en vigueur. Dans certains marchés, ils fournissent, à la demande des régulateurs, des rapports d’audit des engagements techniques, démontrant que la compagnie d’assurance possède la capacité financière de remplir ses obligations vis-à-vis de ses assurés.
- Gestion des risques : Ils sont également impliqués dans la gestion des risques au sein des compagnies d’assurance. Ils permettent d’évaluer l’exposition globale de la compagnie aux risques et d’élaborer des stratégies pour atténuer ces risques (exemples : diversification du portefeuille d’investissement pour réduire son exposition aux risques financiers volatils développement de stratégies de réassurance pour transférer une partie des risques assurés).
- Analyse de données et technologie : À l’ère du numérique, les actuaires exploitent les bases de don- nées et la technologie informatique pour affiner leurs modèles d’évaluation des risques et de tarification. Ils utilisent des analyses avancées pour détecter les modèles et tendances émergents, permettant ainsi aux assureurs de s’adapter aux conditions changeantes du marché et de l’environnement (risques climatiques).
- Modélisation prédictive : Ils utilisent la modélisation prédictive pour anticiper les coûts des sinistres futurs et d’autres facteurs aggravants. Ce faisant, les assureurs peuvent gérer leurs opérations de manière proactive, rationaliser leurs processus et optimiser leurs stratégies commerciales.
- Conditions générales d’exercice de la profession
La profession d’actuaire s’exerce principalement au siège des compagnies d’assurance et des banques. La plupart des activités de calcul impliquent l’utilisation d’outils informatiques et des bases de données actualisées. Le travail s’organise de manière auto- nome et en étroite collaboration avec les services techniques et financiers. Cette profession est régie généralement par des textes réglementaires prudentiels, dans la mesure où elle est appelée à veiller, à travers son approche technique, sur le respect des normes, de la déontologie au niveau des compagnies d’assurance et autres institutions financières.
Le métier d’actuaire peut être également exercé sous forme indépendante par une personne physique ou morale soumise à des règles d’agrément par des organisations et associations professionnelles agréées par les pouvoirs publics.
Le cursus de formation de l’actuaire requiert généralement un niveau Bac+5 en mathématiques, statistiques et économie. Il faudra également obtenir un diplôme d’actuaire dans l’un des établissements de statistiques – actuariat reconnus par la profession et les pouvoirs publics.
- Références législatives et réglementaires liées au métier d’actuaire en Algérie
Dans le chapitre II de la Loi N° 06-04 du 20/02/2006 modifiant et complétant l’Ordonnance 95-07 du 25/01/1995 relative aux assurances, les articles ci- après traitent entre autres, du métier d’actuaire :
- L’article 270 bis définit le métier d’actuaire comme suit : « Est considéré comme actuaire toute per- sonne qui réalise des études économiques, financières et statistiques dans le but de mettre au point ou de modifier des contrats d’assurance. Il évalue les risques et les coûts pour les assurés et les assureurs et il fixe les tarifs des cotisations en veillant à la rentabilité de la société. Il suit les résultats d’exploitation et surveille les réserves financières de la société.
- L’article 271 stipule que « pour exercer leur activité auprès d’une société d’assurance, les experts, commissaires d’avaries et actuaires doivent être agréés par l’association des sociétés d’assurance et inscrits sur la liste ouverte à cet effet.
- L’article 272 précise que « les conditions d’agrément, d’exercice et de radiation des experts, commissaires d’avaries et actuaires sont fixées par voie réglementaire ».
Le Décret exécutif n° 07-220 du 14 juillet 2007 fixant les conditions d’agrément, d’exercice et de radiation des experts, commissaires d’avaries et actuaires au- près des sociétés d’assurances dispose, entres autres, dans son article 7, que « l’actuaire a pour missions :
- d’analyser les paramètres économiques, financiers et statistiques en vue de déterminer les conditions d’assurance ;
- d’évaluer les risques et les coûts pour les assurés et/ou les assureurs ;
- d’examiner les conditions de rentabilité et de solvabilité d’une société d’assurances ;
- de suivre les résultats d’exploitation et de surveiller les réserves financières de la société ;
- de proposer ou de donner un avis sur les méthodes de tarification des risques ».
- Etat des lieux du métier de l’actuariat dans le marché Algérien
Le métier d’actuaire a pris de l’ampleur dans le secteur des assurances ces dernières années, cependant il reste encore méconnu, insuffisant, voire inexistant dans certaines compagnies d’assurance.
La formation des actuaires est dispensée actuelle- ment par les établissements ci-après :
- L’Ecole Nationale Supérieure de Statistique et de l’Economie Appliquée qui forme des ingénieurs d’État en statistiques spécialisés.
- L’Université des Sciences et de la Technologie de Houari Boumediene (USTHB), la faculté de mathématiques, qui assure des formations dans le domaine de la recherche opérationnelle.
Afin de répondre à la demande du secteur des assurances en actuaires, l’Union des sociétés d’assurance et de réassurance (UAR) a organisé en collaboration avec l’USTHB, des formations sous forme de post graduation spécialisées (PGS) en sciences actuarielles. À ce jour, quatre promotions de 53 candidats actuaires parrainées par les compagnies d’assurances, notamment publiques, ont été réalisées entre 1998 et 2015.
Les objectifs recherchés à travers ces formations sont fondés par le souci des compagnies de se doter d’actuaires qualifiés qui leur permettront de maitriser la gestion des risques qu’elles prennent en charge, à travers une gestion actuarielle susceptible de consolider leur solvabilité.
En fait, la présence des actuaires dans le marché des assurances reste largement insuffisante, compte tenu du rôle analytique qu’ils seront appelés à jouer dans un proche avenir, pour juguler les nombreux défis et menaces auxquels fait face la profession en termes de solvabilité et d’équilibres techniques.
La création d’une association des actuaires en date du 18 mai 2024 par 32 membres fondateurs, com- posés d’actuaires salariés – indépendants, d’enseignants-chercheurs et de professeurs d’université, est un signal positif émanant d’une prise de conscience de ces acteurs sur le rôle scientifique qu’ils seront appelés à jouer au niveau des secteurs assurantiel, financier et universitaire.
- Perspectives d’incidences positives du métier de l’actuariat dans le marché Algérien
Après la libéralisation du marché des assurances, consacrée par la promulgation de l’Ordonnance N° 95-07 du 25 Janvier 1995 relative aux Assurances, modifiée et complétée par la Loi 06-04 du 20 février 2006, le secteur des assurances Algérien a pris conscience depuis la fin des années 1990, de l’importance des actuaires au sein des compagnies où ils sont appelés à exercer, à l’issue de leur formation. Leur mission au sein de structures Actuariat-Risk-
Management portera, entre autres, sur le calcul des taux de primes
d’assurance, en tenant compte de la fréquence et des coûts des risques assurables, l’évauation des engagements techniques, la lutte contre la fraude à l’assurance et l’élaboration d’études tech- niques sur la rentabilité des produits, à travers l’exploitation de bases de données actualisées sur les systèmes d’information. Cette démarche permet l’élaboration, la mise à jour périodique de tarifs d’assurance adossés à la sinistralité réelle des contrats, le calcul des réserves, la réalisation d’études sur la rentabilité technique des produits, ainsi que le contrôle indépendant des engagements techniques. Néanmoins, ces méthodes actuarielles saines de- meurent en totale déconnexion avec les pratiques actuelles du marché qui ont généré, depuis des années, beaucoup de menaces sur la teneur de la prime d’assurance nationale (0,68% du PIB) et la solvabilité financière des compagnies.
A ce titre, les actuaires seront appelés à jouer un rôle crucial dans le marché des assurances, en contribuant, à travers leurs interventions salvatrices à tous les niveaux (régulateur – BST – compagnies – CNA – UAR – Association des actuaires), à l’atteinte des objectifs essentiels, ci-après :
- Mise en place d’une réforme tarifaire globale sur la base d’une étude collective sur la sinistralité réelle des branches pratiquées dans le marché, notamment en assurances « dommages », en vue de mettre fin à la grave déperdition tarifaire qui a grandement compromis l’impact de la prime globale du marché sur l’économie depuis plus de 2 décennies (branches RC automobile – incendie – transport – responsabilité civile – engineering, autres risques divers). Sur cette base, des tarifs techniques nationaux pourraient être élaborés et imposés par le régulateur aux compagnies qui y ajouteront leurs propres chargements de gestion, sans les enfreindre.
- Audit annuel indépendant des engagements tech- niques des compagnies d’assurance sur diligence du régulateur, en vue de préserver les droits des assurés et de veiller sur la solvabilité des assureurs, à travers un contrôle strict de ces engagements.
- Élaboration d’une cartographie des risques liés à la fraude à l’assurance, notamment en automobile, sur la base d’un fichier national des conducteurs, per- mettant l’échange d’informations entre les compagnies d’assurance, après survenance de sinistres sujets à suspicion.
- Contribution à la restauration du « bonus-malus » après la révision du tarif RC automobile.
- Initiation de nouveaux produits et réseaux d’assurance face aux risques émergents à travers la re- cherche-innovation (risques évolutifs et émergents, Assurtech, big data, intelligence artificielle, modélisation de nouveaux risques (changement climatique, cybersécurité, …).
- Instauration d’une coopération durable entre l’Université, les grandes écoles et tous les acteurs des secteurs assurantiel, bancaire et financier, en vue d’encourager la recherche en sciences actuarielles, de développer les métiers de l’actuariat et la culture de l’assurance.
- Adhésion de l’association des actuaires Algériens à l’association des actuaires Arabes, en vue de développer des relations et des échanges d’expertises propres à la profession.
Pour atteindre ces objectifs, les compagnies d’assurance devront disposer de bases de données actualisées et fiables dans leurs systèmes d’information. Par ailleurs, l’institutionnalisation réglementaire du métier d’actuariat au niveau des compagnies d’assurance serait d’une grande nécessité.
* Vice – Président GAM Assurance
Références documentaires :
- Le rôle de l’actuaire dans le monde – Jean BERTHON. DG du centre d’études actuarielles. 01/07/05
- L’actuariel – Magazine professionnel de l’actuariat N°20 01/03/2016
- Pierre PETAUTON – Actuaires et contrôleurs, un siècle de coexistence- Les Assurances – Magazine N°560 12/2000
- Observatoire des métiers de l’assurance – Les métiers de l’actuariat et des études statistiques – février 2000.
- Site web CNA
- Site web UAR.
Hadj Mahammed Ahmed