M. Haichour Ikram Eddine, directeur général d’Algeria FinLab :
LA PROCÉDURE KYC EST BIEN PLUS QU’UNE SIMPLE EXIGENCE RÉGLEMENTAIRE
Dans cet entretien, M. Haichour Ikram Eddine, directeur général d’Algeria FinLab, analyse les défis et perspectives de la transformation numérique du secteur des assurances, en relevant l’importance d’une intégration intelligente des solutions KYC. De son point de vue, inclusion, innovation et sécurité sont indissociables.
Revue de L’ASSURANCE : Comment percevez-vous le rôle des fintechs et des incubateurs dans l’accélération de la mise en œuvre de la procédure KYC (vérification de l’identité et de l’intégrité des clients), dans les compagnies d’assurances ? Peut-on envisager des synergies concrètes avec les assureurs pour moderniser rapidement leurs processus ?
M. Haichour Ikram Eddine : La procédure KYC représente, aujourd’hui, bien plus qu’une simple exigence réglementaire : elle est un vecteur essentiel de confiance, de fluidité et de transformation pour l’ensemble du secteur assurantiel. Dans ce contexte, les fintechs jouent un rôle déterminant, en proposant des solutions technologiques légères et agiles, donc rapides à déployer, faciles à adapter et moins coûteuses que les systèmes traditionnels. Ces outils permettent, dans un premier temps, d’automatiser l’identification et la vérification documentaire, puis, dans un second temps, d’intégrer des technologies plus avancées, telles que la reconnaissance biométrique ou le scoring comportemental, à mesure que progresse le niveau de digitalisation. L’ensemble de ces avancées contribue à renforcer la conformité tout en optimisant l’expérience client.
Les incubateurs, quant à eux, jouent un rôle de catalyseur : ils facilitent l’émergence de startups spécialisées, les accompagnent dans leur structuration et les connectent aux besoins réels du marché. Au sein d’Algeria FinLab, nous sommes convaincus que régulation et innovation ne s’opposent pas, mais se complètent. C’est pourquoi nous œuvrons à créer des synergies concrètes entre assureurs et startups.
En résumé, ces synergies ne sont pas seulement possibles, elles sont indispensables. La transformation du secteur des assurances en Algérie passera inévitablement par l’intégration intelligente de solutions fintechs et insurtechs. C’est dans cette optique qu’Algeria FinLab se positionne comme un pont entre les acteurs, structurant les démarches et favorisant une innovation réellement collaborative.
La digitalisation des données clients suppose une infrastructure fiable, interopérable et sécurisée. Quels sont, selon vous, les prérequis technologiques et règlementaires à renforcer pour faciliter cette transition dans le secteur algérien des assurances ?
La digitalisation des données clients s’impose désormais comme un fondement prioritaire de la transformation du secteur assurantiel algérien. Elle ne se réduit pas à un simple transfert vers des supports numériques, mais appelle une refonte en profondeur des modes de gestion, de la relation et de l’expérience client. Il convient de souligner que les compagnies d’assurance nationales ont déjà amorcé des démarches concrètes et ambitieuses. Certaines ont développé des plateformes digitales de souscription, d’autres ont généralisé la gestion électronique des documents, tandis que plusieurs proposent des solutions de paiement et de suivi en ligne. Ces initiatives forment une base solide pour construire un écosystème plus interconnecté, performant et sécurisé.
Pour réussir cette transformation numérique, il est essentiel de s’appuyer sur une base technologique solide et cohérente, garantissant l’interopérabilité des systèmes et un échange de données fluide et sécurisé entre compagnies. Cela suppose l’adoption de standards communs et le recours à des API normalisées.
Cela dit, aucune numérisation n’est exempte de risques. La cybersécurité devient, dès lors, un pilier stratégique, imposant la mise en place de dispositifs de protection rigoureux tels que le chiffrement des données et l’authentification renforcée. Les infrastructures doivent cependant rester suffisamment flexibles pour intégrer progressivement les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle et les solutions KYC automatisées.
En Algérie, bien que l’automatisation totale du KYC ne soit pas encore généralisée, les compagnies d’assurance manifestent une volonté claire de progresser, en adoptant graduellement des solutions innovantes. En nouant des partenariats prometteurs avec des fintechs et insurtechs, elles amorcent une transition technologique structurée et posent les bases d’un KYC plus fluide, sécurisé et conforme aux standards internationaux.
En conclusion, la digitalisation des données clients est bel et bien engagée, reposant sur des avancées concrètes, tant sur le plan réglementaire qu’opérationnel. Les compagnies algériennes ont su amorcer des mutations structurantes et les autorités ont établi un cadre d’encadrement cohérent. Le véritable défi réside désormais dans l’harmonisation de cette dynamique, à travers une action concertée, la valorisation des acquis existants et la co-construction d’un modèle assurantiel plus moderne, plus inclusif et plus résilient.
Algeria FinLab œuvre pour une finance inclusive et durable. Comment concilier
cette ambition avec les exigences KYC, souvent perçues comme restrictives pour certaines franges de la population ? Peut-on simplifier ladite procédure KYC sans perdre en sécurité ?
La construction d’une finance inclusive repose sur la capacité à élargir l’accès aux services financiers tout en préservant un haut niveau de confiance dans le système. Les exigences KYC (Know Your Customer), bien que fondamentales pour garantir la sécurité, peuvent néanmoins constituer un frein pour certaines catégories de la population, notamment les personnes non bancarisées. Concilier inclusion et rigueur réglementaire suppose alors une approche proportionnée du KYC, qui ajuste le niveau de vérification à la nature du produit et au profil de risque du client, selon un mécanisme évolutif. Plus l’exposition financière augmente, plus les exigences se renforcent.
La technologie constitue également un moteur majeur. L’intégration de solutions numériques, telles que l’analyse intelligente des documents ou l’interconnexion avec des bases de données administratives, permet de fluidifier les parcours utilisateurs, d’accélérer les traitements et de renforcer la fiabilité des procédures.
Portée par une vision de modernisation affirmée, l’Algérie a su bâtir des fondations réglementaires solides et créer un écosystème propice à l’innovation. C’est dans cette dynamique que le GIE Algeria FinLab s’engage activement en faveur de l’identification et du déploiement de solutions numériques inclusives, adaptées aux réalités du marché. À mon sens, inclusion et sécurité ne sont pas antagonistes. Elles se complètent et se renforcent mutuellement.
Les compagnies n’intègrent pas tous les outils numériques au même rythme.
Quelles conditions doivent être réunies pour accélérer et harmoniser l’adoption des solutions KYC ? Un accompagnement ciblé est-il nécessaire ?
La modernisation du secteur des assurances en Algérie s’inscrit dans une dynamique affirmée, soutenue par les efforts conjoints des autorités publiques et des acteurs du marché. Les réformes engagées par l’État, ces dernières années, témoignent de cette volonté : encadrer et encourager la transformation numérique, notamment en matière de gouvernance des données et de sécurité. Ce socle réglementaire constitue de facto un ressort stratégique pour généraliser les pratiques KYC et renforcer la transparence dans la relation client.
S’agissant des compagnies, la transition numérique progresse certes à des rythmes variables, mais l’intégration progressive de solutions KYC dans les processus de souscription et de gestion est bien engagée. Elle reflète un engagement managérial indéniable en faveur de la conformité et de l’amélioration de la qualité de service.
Dans cette perspective, plusieurs leviers peuvent être mobilisés pour favoriser une adoption plus homogène des outils KYC. Il s’agit, en premier lieu, de renforcer l’harmonisation technique par la définition de standards communs et l’extension de l’usage de plateformes interopérables. Cela permettrait de limiter la fragmentation technologique et d’assurer une cohérence dans l’expérience client. En second lieu, un accompagnement progressif et ciblé doit être envisagé, notamment pour les structures en transition ou de taille modeste. Cet accompagnement peut s’appuyer sur des formations spécifiques et un partage d’expériences entre pairs. Car l’enjeu n’est pas d’imposer une solution unique mais de favoriser une montée en compétence collective, durable et alignée sur les besoins du marché.
In fine, les compagnies d’assurance algériennes, en particulier celles qui occupent une place majeure, ont enregistré des avancées notables en matière de gouvernance et de digitalisation. Le déploiement progressif de solutions KYC constitue aujourd’hui l’un des signaux forts d’une transformation en cours, résolument orientée vers l’alignement avec les standards internationaux.
À plus long terme, quels modèles d’innovation ou de partenariats public-privé vous semblent les mieux adaptés pour intégrer de façon harmonieuse la procédure KYC, dans les usages quotidiens des acteurs assurantiels ?
À long terme, cette intégration ne saurait se limiter à une simple obligation réglementaire. Elle doit s’inscrire dans une vision d’ensemble articulant innovation, performance numérique et véritable synergie entre les acteurs du secteur. Dans cette perspective, les modèles de partenariat public-privé apparaissent comme les plus pertinents pour concilier efficacité, sécurité et inclusion.
Les démarches les plus prometteuses reposent souvent sur une articulation intelligente entre le cadre de régulation assuré par les pouvoirs publics et l’agilité du secteur privé. L’enjeu est de faire du KYC un processus fluide au service de l’expérience client comme des impératifs de conformité. Pour y parvenir, plusieurs pistes concrètes peuvent être activées. Il s’agit de la création d’infrastructures numériques mutualisées, afin de fiabiliser les vérifications d’identité et de maîtriser les coûts, ou encore l’instauration de groupes de travail pluridisciplinaires chargés d’élaborer des standards techniques conformes au cadre réglementaire.
Dans ce même esprit, le recours à des programmes d’expérimentation encadrée, comme les « sandboxes » réglementaires, peut offrir un environnement sécurisé pour tester, ajuster et perfectionner les solutions avant leur déploiement. Dans cet écosystème en mutation, des structures comme Algeria FinLab sont appelées à jouer un rôle structurant. Elles peuvent agir comme catalyseurs en soutenant les initiatives convergentes et en accompagnant l’émergence de solutions inclusives, durables et adaptées aux besoins réels du marché. En définitive, à condition de conjuguer volonté collective, expertise partagée et innovation ciblée, il est tout à fait possible de mettre en place des dispositifs KYC à la fois robustes, flexibles et alignés avec les exigences du contexte algérien. Tous les indicateurs sont au vert. Si la dynamique actuelle se poursuit, le secteur des assurances pourra franchir un nouveau cap, plus moderne, plus inclusif et résolument tourné vers l’avenir.»
Soraya Mokrane