Révision de la règlementation des assurances et perspectives pour le marché algérien :
LE POINT DE VUE D’UN EXPERT EN ACTUARIAT
Dans un contexte de refonte de la Loi-cadre régissant le secteur algérien des assurances, le siège de la Compagnie Centrale de Réassurance (CCR) a abrité, le 15 janvier 2025, une conférence débat d’une actualité brulante, sur le thème :
« Décoder les modèles mondiaux de régulation en assurance : un point de vue actuariel. Quelles orientations pour l’Algérie ? ». Un point de vue développé par
M. Seghir Mohamed, actuaire au long cours issu de l’immigration, et actuellement Président Directeur Général de la société d’Assurances Vie « Hayah Assurance », basée à Dubaï.
C’est à l’initiative de l’École des Hautes Études en Assurances (EHEA) que cette conférence a été organisée, en présence de cadres dirigeants de la CCR, d’actuaires en activité et de représentants des sociétés d’assurances et d’organismes relevant du secteur des Finances. Titulaire d’un Master en Finances et en Sciences Actuarielles de l’Université Claude Bernard de Lyon (France), Mohamed Seghir est également diplômé de l’Institut des Actuaires de Paris, de l’Association Suisse des Actuaires et de l’Institut des Sciences Financières et des Assurances (France). M. Seghir tient son expertise actuarielle et managériale, d’un riche parcours professionnel qui l’a conduit à occuper des fonctions-clé au sein de réassu- reurs d’envergure mondiale, à l’image de Munich Re et Swiss Re, et de sociétés d’assurances à l’instar de « AXA Green Crescent », puis « Hayah Assurances », basée aux Émirats Arabes Unis. C’est fort de son expertise, appuyée par de solides références professionnelles, que le jeune conférencier est venu partager sa vision du marché mon- dial des assurances et des opportunités et perspectives qui s’offrent pour l’Algérie. Vision qu’il développe à travers différentes approches-modèles de gouvernance du secteur, à travers le monde. Compte-rendu :
Algérie : Gros potentiel et marge de progression
Avec un taux de pénétration variant entre 0.7 à 0.9% et une prime moyenne annuelle émise, estimée entre 40 et 60$ (USD) par habitant, en Algérie, l’intervenant place le secteur algérien des assurances dans la catégorie dite
« Marché émergent », bien qu’elle demeure très en deçà de la moyenne mondiale (7%), africaine (2.70%) et Moyen- Orientale (1.7%). Malgré la faible proportion de l’assurance-vie dans le mix assurantiel algérien (environ 10 à 15% des primes totales émises), cette branche présente un important potentiel de croissance, en particulier sur les produits d’épargne, de retraite et de prévoyance, à condi- tion de réformer la règlementation prudentielle en vigueur. La forte prédominance des assurances de dommages dans le portefeuille des sociétés d’assurances algériennes fait, également, ressortir une large domination des produits obligatoires ou quasi obligatoires (ex : assurance Automobile, Cat-Nat, etc.). Malgré ce modeste état des lieux, comparé au potentiel réel du marché, Mohamed Seghir est convaincu que le secteur dispose encore d’une importante marge de progression, capable de hisser le pays aux sommets dans les classements de la zone Afrique et MENA (Moyen Orient et Afrique du Nord). L’intervenant évoque également l’existence de possibilités d’internationalisation des sociétés d’assurances nationales, en Afrique et au Moyen Orient, à l’instar de certaines banques qui s’ins- tallent en région subsaharienne pour accompagner les opérateurs économiques algériens.
Sur les conditions de l’atteinte de ces objectifs, le conférencier développe son analyse de l’état des lieux du marché, et présente des expériences et des modèles internationaux intéressants sur lesquels l’Algérie peut capitaliser pour redynamiser son secteur et le hisser aux niveaux et standards internationaux :
- État des lieux du marché : Pour l’intervenant, le marché algérien des assurances est caractérisé par trois tendances dominantes : une faible pénétration des pro- duits d’assurance, comparée aux moyennes internationales et à des économies de même niveau de développe- ment, une position dominante et historique des sociétés publiques sur le marché, et des règles prudentielles en évolution et inspirées des normes internationales, mais avec une faiblesse en termes d’innovation et de sophistication dans les produits. Face aux transformations mondiales en cours influencées, d’une part, par les « Fintechs » et les « Insurtechs » et, d’autre part, par la rude concurrence entre assureurs et l’évolution des normes comptables (IFRS 17), il est crucial pour l’Algérie de s’inspirer des bonnes pratiques internationales ; d’adapter la règlementation et la gouvernance de son secteur ; de mobiliser l’expertise actuarielle pour renforcer la solvabilité et la fiabilité des acteurs, et d’explorer les opportunités d’internationalisation des activités de ses compagnies d’assurances (en Afrique subsaharienne, dans la zone MENA, etc.). À l’appui de son analyse, M. Seghir prend exemple des modèles en vigueur dans certains pays et organisations continentales, à l’instar de Singapour, réputée pour son cadre règlementaire stable, sa croissance fulgurante, sa capacité d’innovation et son ouverture internationale ; l’Union européenne (UE), organisation très avancée en matière de règlementation prudentielle (Solvabilité II), avec un marché intégré et concurrentiel ; l’Arabie Saou- dite, qui présente une démographie similaire à celle de l’Algérie, avec son dynamisme, ses spécificités islamiques (Takaful) et sa réforme globale en cours (Vision 2030) ; l’Egypte, un marché en transition et en mutation, avec une libéralisation progressive et un cadre légal en évolution ; la Suisse, un marché solide et une place financière et assurantielle de renom, dotée d’une règlementation prudentielle très stricte (Swiss Solvency Test) et d’une expertise actuarielle très développée et, enfin, le Chili, un exemple d’économie libérale, pays d’une Amérique Latine ayant longtemps versé dans le socialisme, dont le marché assurantiel est centré sur la capitalisation individuelle et l’ouverture aux capitaux étrangers, particulièrement en assurance vie.
- Apport de l’actuariat à la réforme du secteur en Algérie :
« L’actuaire est un haut technicien de l’assurance », es- time Mohamed Seghir. Il réalise des études, évalue les risques, les coûts et la rentabilité, intervient dans la conception des produits d’assurance et la fixation de leur prix, tout en gardant en perspective les résultats de la société. L’actuaire intervient, également, dans l’évaluation des provisions techniques ; le suivi des ratios de solvabilité ; l’accompagnement de la société dans sa transition vers des normes comptables telles que l’IFRS, et la quantification des besoins en capital pour couvrir différents types de risques auxquels la société est exposée.
Pour mener à bien la réforme de la législation régissant le secteur des assurances, M. Seghir détaille une contribution et des missions spécifiques pour les actuaires algé- riens, qu’il décline comme suit :
- Adapter les modèles de solvabilité à la volatilité macroéconomique à la faible densité de l’assurance-vie (l’actuariat propose des formules adaptées à la démographie et au pouvoir d’achat local, de la micro-assurance, des produits flexibles, etc.) ;
- Ajuster le cadre de gouvernance et de calcul actuariel des produits Takaful par rapport aux produits d’assurances traditionnels ;
- Accompagner la digitalisation, à travers la mise en place d’algorithmes flexibles d’évaluation et de tarification en temps réel (assurances auto, santé, etc.) ;
- Promouvoir le métier d’actuaire au sein des sociétés d’assurances ;
- Renforcer la formation et la certification des actuaires par le développement de l’enseignement actuariel (renforcement des filières universitaires spécialisées ; collaboration avec des associations professionnelles inter- nationales ; et mise en place d’une certification locale avec un cursus d’agrément national pour les actuaires algériens).
En somme, le développement d’un écosystème actuariel local passe impérativement par l’investissement dans la formation des actuaires et le renforcement de leur fonction et de leur indépendance au sein des sociétés d’assu- rances et des instances de contrôle et de supervision. Cet écosystème nécessite la création d’un organisme professionnel des actuaires qui définit le Code de déontologie de la profession, élabore un programme de formation continue, et conclut des partenariats internationaux pour l’échange de bonnes pratiques (stages, certifications, séminaires).
- Quelles perspectives pour le secteur en Algérie ?
Malgré une croissance modeste du secteur, comparée au potentiel en place, Mohamed Seghir entrevoit un développement « fulgurant » du marché de l’assurance, capable de faire de l’Algérie une référence dans la région, pour peu que l’écosystème des assurances soit amélioré et devienne plus favorable au développement de l’activité. En effet, les données de pénétration du marché et des primes par habitant dans les pays ayant fait l’objet de benchmarks, montrent qu’il existe un important potentiel en jachère, notamment dans l’Assurance-vie, soit les Assurances de Personnes (dénomination adoptée par le marché national), la microassurance et le Takaful. Par ail- leurs, les exemples de pays à forte pénétration assurantielle (Suisse, Singapour, UE) démontrent l’importance d’une supervision solide et d’une culture du risque partagée par tous les acteurs, des assureurs aux assurés. À ce propos, M. Seghir considère que l’actuaire « est au cœur de l’excellence technique », avec un rôle stratégique dans la réussite de toute réforme prudentielle car il fournit des modèles mathématiques et financiers qui permettent :
- D’apprécier correctement le niveau de risque pris par chaque société ;
- De déterminer le capital requis pour couvrir ces risques en garantissant, à la fois, la protection des assurés et la stabilité du système ;
- De faire évoluer la règlementation en fonction de la réalité du marché (structure, sinistralité, environne- ment macroéconomique).
Pour l’Algérie, investir dans l’actuariat (formation, fonction actuarielle, adaptation de normes internationales) constitue l’un des leviers majeurs pour solidifier et moderniser son marché de l’assurance, tout en protégeant les intérêts et les droits des consommateurs, et en renforçant la résilience face aux chocs économiques.
En conclusion de son intervention, Mohamed Seghir formule une série de recommandations pertinentes, qu’il résume à travers les points suivants :
Réforme et mise à niveau de la règlementation prudentielle pour une croissance résiliente : Dans ce cadre, il n’existe pas un modèle unique de régulation assurantielle, chaque pays ayant adopté un cadre qui reflète son histoire, sa culture, son niveau de maturité financière et ses objectifs stratégiques.
Capitalisation sur quelques expériences et enseignements universels, en focalisant sur :
- L’importance de la supervision et de la solvabilité, avec des standards élevés favorisant la confiance entre investisseurs et assurés ;
- Le rôle central de l’actuariat – de la conception des pro- duits à la gestion des risques – considérant que la compétence actuarielle est le socle d’un marché solide et innovant ;
- L’adaptation de certains modèles aux réalités locales : le Takaful (Arabie Saoudite), la microassurance (Egypte), la capi talisation individuelle (Chili), ou les mutualités (UE) illustrent la diversité des réponses aux besoins spécifiques des différentes catégories de la population ;
- Une ouverture internationale maitrisée : Les marchés performants sont souvent intégrés à des réseaux régionaux ou mondiaux, tout en protégeant leurs intérêts locaux via une règlementation adaptée.
Élaborer une feuille de route claire intégrant :
- La réforme progressive de la règlementation prudentielle ;
- La professionnalisation du secteur via la montée en puissance de l’actuariat ;
- La diversification des produits (Vie, Takaful, microassu rance, etc.) ;
- Le développement régional (Afrique) et une internatio nalisation mesurée.
En suivant ce cheminement, l’Algérie pourra renforcer la résilience et la compétitivité de son secteur des assurances, tout en créant de nouvelles opportunités d’investissement et de croissance économique.
Abdelmalek Touati
Chef de Division Normalisation et Prévention au SP-CNA