M. Naouri Mokhtar, expert en assurance, ex-PDG de CASH Assurances
LA PROVISION DEVRA ÊTRE ÉTENDUE AUX RISQUES TEMPÊTE ET INONDATION
M. Naouri Mokhtar relève, dans cet entretien, une accélération, à l’échelle mondiale, des projets digitaux, un développement avancé du Web et une évolution des stratégies d’offres en assurance Prévoyance et en assurance Épargne-retraite, suite à la Pandémie Covid-19, avec comme objectif d’améliorer le service rendu à la clientèle.
Revue de L’ASSURANCE : Selon vous, quelles leçons essentielles, le secteur des assurances, en Algérie, a-t-il tirées de la pandémie Covid-19 ? Et, comment ces apprentissages influencent-ils, aujourd’hui, les pratiques de gestion des risques ?
M. Naouri Mokhtar : La pandémie de Covid-19 a impacté les assureurs en termes de chiffre d’affaires, mais de manière différente, selon que l’on se place sur le marché des assurances dommages ou sur celui des assurances de personnes. En assurance dommages, le chiffre d’affaires du marché a baissé de l’ordre de 4% en 2020, mais a fait des reprises de +5% en 2021 et de +6% en 2022. Les branches les plus impactées ont été l’assurance automobile qui, pour des considérations économiques également, du fait des restrictions sur l’importation des véhicules, n’a même pas atteint, en 2022, son niveau de primes de 2019. La branche des risques Agricoles a également été impactée par des baisses répétées, depuis 2020. En assurances de personnes, le chiffre d’affaires du marché a baissé de 12% en 2020, mais a pu reprendre de sa croissance, dès 2021, avec +9% pour atteindre +25%, en 2022. Le plus gros impact a affecté la branche Assistance, notamment en matière de voyage, avec un taux de -71%, en 2020. Malgré des croissances de +30%, en 2021, et de +101%, en 2022, on reste loin du chiffre d’affaires de la branche Assistance voyage de 2019. En revanche, la branche Prévoyance collective a subi une baisse de 15%, en 2020, mais a rebondi, en 2021 et 2022. À partir de ce constat, on peut tirer deux leçons essentielles, en termes de chiffre d’affaires : Premièrement, la conjugaison de la crise économique et de la pandémie de la Covid-19 a impacté négativement les revenus des ménages et, donc, la demande d’assurance sur le marché des particuliers, alors que les entre- prises ont été plus résilientes à l’effet de souscrire leurs contrats d’assurance.
Deuxièmement, l’évènement sanitaire a eu un effet de choc psychologique pour un meilleur consensus autour de l’assurance, notamment en matière de santé, comme en témoigne l’adhésion de plus de travailleurs à l’assurance Prévoyance collective dont le chiffre d’affaires, en 2022, se situe à un niveau de 1,5 fois par rapport à celui de 2019.Les impacts de la pandémie de Covid-19 ne concernent pas que le chiffre d’affaires. Ils concernent également la sinistralité. Sur ce plan, l’effet a été inverse, en termes d’impacts dans les deux marchés d’assurances. En assurances dommages, la charge de sinistres réglés et à régler a enregistré une baisse de 5%, en 2020, alors qu’en assurances de personnes, elle a enregistré une hausse de 4%, durant la même année. En matière de gestion des risques, les assureurs dommages ont subi des pertes de chiffre d’affaires, compensées par des gains en sinistralité. Aussi, les pratiques de concurrence sur les tarifs ont continué d’exister, mais avec une plus grande assiduité dans le respect de la convention de plafonne- ment de la réduction en assurance Automobile à 50% en « Tous risques ». De plus, les redressements tarifaires imposés par la réassurance internationale a permis aux assureurs des rattrapages de chiffre d’affaires dans les segments des grands risques. Les assureurs de personnes ont, quant à eux, subis de plein fouet les effets de la pandémie Covid-19 matérialisée par une baisse de chiffre d’affaires, doublée d’une hausse de la sinistralité. Certaines compagnies ont observé un triplement du nombre de décès dû à cet évènement. Sur ce marché, les assureurs ont adopté des attitudes beaucoup plus prudentes, en matière de tarification, et un recours, de plus en plus, à la coassurance pour assurer certaines entreprises qui présentent des situations de sinistres à primes défavorables.
Pourriez-vous résumer quelles sont les mesures prises par les assureurs, à la suite de la pandémie Covid-19, pour prévenir les risques liés aux pandémies, notamment le risque de perte du chiffre d’affaires ?
Les mesures prises par les assureurs pour prévenir les risques liés aux pandémies, notamment le risque de perte de chiffre d’affaires concernent principalement la souscription en ligne et l’acheminement des contrats et attestations d’assurance à travers le réseau des VTC (Voiture de transport avec chauffeur, NDLR). De même que certaines compagnies d’assurance ont institué le télétravail, pour permettre à leurs agents de rester actifs en dépit du confinement décidé par les pouvoirs publics. Néanmoins, le passage à une situation normale, depuis 2022, n’a pas permis de poursuivre les efforts en la matière. Les résultats de la digitalisation du secteur des assurances de- meurent en deçà des attentes. La souscription en ligne ainsi que le transfert des documents contractuels restent marginaux, alors que le télétravail n’a pas été généralisé. Seules une ou deux compagnies d’assurance ont institué durablement le télétravail, pour leurs agents.
Quelles sont, parmi les principales mesures prises au sein du marché
international des assurances, à la suite de la pandémie Covid-19, celles qui pourraient être appliquées au marché algérien, en vue de prévenir les risques liés aux pandémies ?
Les risques liés aux pandémies peuvent affecter les assureurs eux-mêmes qui, face à des situations de déséquilibre techniques et financiers, voient leur solvabilité re- mise en cause. Pour cela, les autorités de contrôle exigent des assureurs, dans le cadre du dispositif de contrôle de la solvabilité, d’établir des plans de continuité d’activité et des programmes de gestion des risques, à même de garantir la résilience des assureurs face à de telles crises. Par ailleurs, les assureurs ont mis en place des mesures d’amélioration de l’offre d’assurance et du service rendu à la clientèle. À ce titre, il a été relevé, dans le monde, une accélération des projets digitaux et de la distribution web, une évolution des stratégies d’offres en assurance Prévoyance et en assurance Épargne-retraite. Dans l’offre Prévoyance, il a été procédé à la suppression des délais de carence et au déclenchement automatique des services à la personne, comme le portage des repas à domicile, en cas de pandémie. Dans l’offre Épargne-retraite, il a été mis en place un dispositif de garantie-plancher pour sécuriser l’épargne, si les marchés financiers dévissent pour cause de pandémie. En matière d’amélioration du service rendu à la clientèle, il a été procédé à la mise en ligne de plateformes digitales dédiées à la crise sanitaire visant l’accompagnement des clients du secteur. À ce titre, des agrégateurs de services en ligne, centralisés à un endroit, permettent de répondre aux éventuels besoins d’information, d’occupation suscités par le confine- ment, l’isolation, la santé, etc. De même que des sites de mise en relation entre adhérents aux contrats d’assurance Prévoyance permettent de véhiculer la solidarité entre individus et proposent de demander une aide parti- culière. Enfin, les assureurs sollicités par les pouvoirs publics pour apporter des aides aux sinistrés, ont mis en place des réflexions, voire des propositions de partenariat public–privé à l’effet de trouver de nouvelles solutions assurantielles à des crises semblables à celle de la Covid-19. Des réflexions pour la mise en place d’un dis- positif de protection contre les catastrophes exceptionnelles ont été engagées, dans beaucoup de pays.
Pensez-vous que l’expérience de la pandémie Covid-19 est capable d’entrainer une évolution significative et durable dans les pratiques d’assurance, notamment dans les approches de gestion des risques, à moyen et long terme ?
En matière de gestion des risques, les assureurs mettent en place, sous le contrôle de la Commission de supervision des assurances (CSA) et en application du régime prudentiel régissant le secteur des assurances, une gestion à moyen et long terme des risques. Les catastrophes naturelles, les calamités agricoles, les pandémies sanitaires et tout évènement caractérisé par une faible fréquence, une intensité de sinistres élevée et un cumul important de victimes découlant d’un même évènement constituent des risques particulièrement complexes à assurer.
C’est pour cela que la réglementation des assurances a prévu la constitution d’une provision pour fluctuation de la sinistralité en assurance Grêle, en assurance-Crédit et, en assurance Prévoyance collective contre le risque de décès. Cette provision permet de transférer 72% des bénéfices des exercices excédentaires cumulés, mais plafonnées, vers l’exercice où se produira l’évènement catastrophique. Une provision similaire, dite pour risques catastrophiques, doit être constituée à hauteur de 95% du résultat technique bénéficiaire concernant les opérations liées à l’assurance obligatoire contre les effets des catastrophes naturelles. La pandémie Covid-19 et tous les évènements à caractère catastrophique doivent conduire les assureurs à une forte prudence dans la gestion des risques et à constituer, de manière rigoureuse, cette provision qui, au demeurant, devrait être étendue par un texte réglementaire à d’autres risques, tels que les éléments naturels couverts en annexe du risque Incendie (tremblement de terre, tempête, inondation), les risques spéciaux couverts en annexe d’autres risques, tels que les émeutes et mouvements populaires, les actes de terrorisme et de sabotage, ainsi que la RC Décennale.
Face à la récente situation de crise sanitaire, survenue dans l’extrême-sud du pays, le secteur des assurances pourrait-il être amené à explorer la possibilité de créer nouveaux produits en assurances de personnes, spécifiquement adaptés à ce type de risques locaux ? Quels ajustements ou innovations pourraient être envisagés, pour offrir une couverture efficace face aux pandémies et autres crises sanitaires régionales ?
Les cas de diphtérie et de paludisme, récemment recensés dans des wilayas du sud du pays, sont des risques assurables dans le cadre des contrats d’assurance Décès toutes causes. L’offre d’assurance existe et les assureurs de personnes font beaucoup d’effort marketing pour convaincre à la souscription de contrats couvrant de tels risques, à titre individuel, à travers la souscription d’un contrat personnel, ou à titre collectif, à travers l’adhésion des employés à un contrat d’assurance Prévoyance collective souscrit par l’employeur. Il est à noter que l’assurance Décès est une assurance forfaitaire soumise au régime non indemnitaire. À ce titre, le capital-décès, servi par une compagnie d’assurance aux bénéficiaires et ayant droits d’un assuré décédé, est cumulable avec un autre capital-décès couvert par un autre contrat d’assurance souscrit auprès du même ou d’un autre assureur, y compris avec celui servi par une Caisse de sécurité sociale. Le problème demeure, pour les victimes non couvertes par un contrat d’assurance Décès toutes causes. Aussi, si l’on veut mettre en place une assurance inclusive destinée à assurer toutes les populations, en cas de pandémie, la meilleure solution est de réfléchir à un partenariat public–privé. Un dispositif d’assurance inclusif permettra aux pouvoirs publics de participer, aux cotés des assureurs et des assurés, à l’effet de garantir le financement et l’équilibre d’un système à instituer au pro- fit des populations vulnérables, tels que les chômeurs, les personnes occupant des emplois temporaires et/ou intermittents, etc.
Comment les assureurs, en Algérie, peuvent-ils collaborer avec les autorités publiques et les autres secteurs pour mieux se préparer à de futures pandémies et mini- miser les impacts sur l’économie et les assurés ?
Pour mieux se préparer à de futures pandémies qui, au demeurant, sont recensées dans le monde comme étant l’un des risques les plus importants pour le futur et, à l’effet de minimiser les impacts sur l’économie et sur les assurés, les assureurs peuvent collaborer avec les autorités et les autres secteurs dans le cadre d’une réflexion globale visant à mettre en place un dispositif public–privé de financement d’une couverture d’assurance dédié aux risques exceptionnels tel que celui de la Covid-19. Une assurance minimale pourrait permettre le versement d’un capital à l’ensemble des populations non-employées, ne disposant pas de couverture sociale. Un tel dispositif pourrait être élargi aux employés couverts par un contrat d’assurance pour la prise en charge des congés obligatoires découlant d’une décision de confinement décrétée dans le cas de risque sanitaire à caractère pandémique. Un tel système pourrait être administré par une autorité compétente, à l’effet d’engager des actions de sensibilisation et des mesures de prévention contre les risques sanitaires à caractère pandémique. Contre de tels risques, la solution idoine est la collaboration et la conjugaison des efforts de tous, dans une démarche globale et solidaire.
Khaled Remouche