REVUE DE L’ASSURANCE N°49

Dans cet entretien, M. Djamaa alerte sur les vulnérabilités du secteur des assurances face aux risques de blanchiment et de corruption. Il plaide pour une structuration renforcée des dispositifs de contrôle et met en avant la norme ISO 37001, dont l’application permettrait de consolider les pratiques de conformité, d’accroître la transparence et de restaurer la confiance.

Les freins à la mise en œuvre effective de cette stratégie relèvent, à la fois, du cadre réglementaire et de la pratique. D’un point de vue réglementaire, plusieurs professions non financières (agents immobiliers, avocats, notaires, etc.), restent encore insuffisamment intégrées au dispositif de vigilance anti-blanchiment. À cela, s’ajoutent l’absence de sanctions réellement dissuasives et le retard dans l’opérationnalisation des bureaux de change légaux, qui affaiblissent l’efficacité globale du système. Sur le plan pratique, les obstacles sont tout aussi significatifs : faiblesse du contrôle interne, manque de formation spécialisée, absence de systèmes de détection automatisée, ainsi qu’une certaine tolérance à l’égard de l’économie informelle. Autant de facteurs qui limitent les résultats concrets du dispositif sur le terrain.

Bien que formellement assujetti aux obligations de lutte contre le blanchiment d’argent et la corruption (identification des clients, surveillance des transactions suspectes, trans- mission des déclarations à la CTRF…), le secteur des assurances affiche, dans les faits, une implication encore limitée. À la différence du secteur bancaire, peu de compagnies dis- posent de dispositifs de conformité suffisamment structurés. L’absence de mécanismes internes de contrôle, conjuguée à un déficit de formation ciblée et à une sensibilisation encore inégale, freine l’intégration pleine et entière de ces exigences dans la pratique quotidienne.

Le secteur des assurances demeure vulnérable aux risques de blanchiment, en particulier à travers la souscription de contrats d’assurance vie ou de capitalisation, qui peuvent servir à dissimuler des fonds d’origine illicite via des primes très élevées. Le processus d’indemnisation représente également un point de fragilité, dans la mesure où certaines fraudes peuvent permettre de blanchir de l’argent sous forme de dédommagements. Avec le développement de la digitalisation et l’émergence de nouveaux produits, tels que l’assurance vie islamique ou la micro assurance, ces risques pourraient s’amplifier si les dispositifs de contrôle ne sont pas renforcés de manière anticipée et adaptée.

La CTRF occupe une place centrale dans le dispositif national de lutte contre le blanchiment d’argent, à travers la réception et l’analyse des déclarations de soupçon transmises par les entités assujetties. Malgré plusieurs réformes engagées, cette structure demeure confrontée à des défis structurels importants.
Parmi ces défis, figurent l’insuffisance de ressources humaines spécialisées, notamment en analyse financière et en technologies de l’information, ainsi que l’absence d’outils technologiques performants capables de traiter efficacement des volumes
croissants de données. Le dispositif souffre également d’un déficit de coordination entre les acteurs concernés (administrations publiques, douanes, DGSN, services fiscaux, justice, secteur privé).

Pour remédier à ces limites, un renforcement des capacités techniques de la CTRF s’avère indispensable. Cela implique l’intégration de solutions basées sur l’Intelligence artificielle, le développement de logiciels d’analyse comportementale, l’amélioration de l’interopérabilité des bases de données, ainsi qu’une allocation budgétaire plus ambitieuse. Ces mesures permettraient à la CTRF d’exercer pleinement ses fonctions stratégiques au sein du dispositif national LCB/FT.

L’Algérie s’est dotée, au fil des deux dernières décennies, d’un socle juridique robuste pour lutter contre la corruption, notamment par son adhésion à la Convention des Nations- Unies contre la corruption (signée en 2004), l’adoption de la Loi n°06-01 relative à la prévention et à la lutte contre la corruption, et la création de la Haute instance nationale de transparence, de prévention et de lutte contre la corruption, consacrée par la Loi n°22-08. Si cette volonté est manifeste sur le plan législatif, elle doit, désormais, se traduire concrètement au sein des secteurs concernés, à commencer par celui des assurances.

Pour structurer cette dynamique, l’adoption d’un système de management anti-corruption (SMAC), fondé sur la norme ISO 37001, s’impose comme une démarche incontournable. Ce système repose sur dix conditions essentielles. Tout commence par l’engagement explicite de la direction générale. Celui-ci doit se traduire par une politique anti-corruption claire, alignée sur les principes de gouvernance éthique, avec un appui visible et constant de la hiérarchie.

Vient, ensuite, l’analyse des risques qui permet à chaque organisation d’identifier, d’évaluer et de cartographier les risques de corruption propres à son environnement, en tenant compte du contexte sectoriel, géographique et opérationnel.
La troisième condition porte sur l’élaboration de mécanismes de contrôle interne. Il s’agit, ici, de développer des procédures et des protocoles permettant de prévenir, détecter et traiter les comportements à risque, en s’appuyant sur un code de conduite éthique conforme aux standards internationaux.

Un autre pilier fondamental concerne la formation et la sensibilisation. Organisées de manière régulière et ciblée, ces actions visent à faire émerger une véritable culture de conformité, partagée par l’ensemble des collaborateurs.
La cinquième condition réside dans la mise en place de dispositifs de signalement sécurisés. Ces mécanismes doivent garantir la confidentialité des informations et la protection effective des lanceurs d’alerte contre toute forme de représailles. Il est également indispensable de créer, au sein de chaque organisation, une cellule ou un département dédié à la lutte contre la corruption, chargé du suivi opérationnel, de la veille réglementaire, de la surveillance et des audits internes.

La septième condition implique une évaluation régulière des performances. Chaque entité doit mesurer l’efficacité de son système, détecter les insuffisances et ajuster les actions correctives nécessaires dans une logique d’amélioration continue.

La transparence dans la communication constitue une autre exigence. Il s’agit de rendre compte, tant en interne qu’en externe, des actions entreprises et des résultats obtenus, afin de renforcer la confiance des parties prenantes.
À cela s’ajoute l’élaboration de rapports internes périodiques (mensuels, trimestriels ou annuels) qui permettent un pilotage structuré et documenté de la politique anticorruption à tous les niveaux de l’organisation.

Soraya Mokrane

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