REVUE DE L’ASSURANCE N°49

Alors que les États-Unis d’Amérique amorcent un virage protectionniste, en revoyant fortement leurs droits de douane, les équilibres du commerce mondial sont en pleine recomposition. Dans ce contexte de volatilité accrue, les économies émergentes comme l’Algérie doivent à la fois anticiper les risques et identifier les opportunités. Dans cet entretien, M. Abbas Amar, expert en finance, décrypte les conséquences de ces mutations sur les flux commerciaux,

D’abord, un ralentissement du commerce international. Les tensions commerciales, comme celles observées entre les États-Unis et la Chine, ont un effet de contagion et peuvent réduire la croissance mondiale et, donc, la demande globale de matières premières et de biens intermédiaires, affectant indirectement les économies exportatrices, comme l’Algérie.

Ensuite, des changements dans les chaînes de valeur mondiales. Les entreprises cherchent à relocaliser ou diversifier leurs fournisseurs pour éviter les zones à fort risque tarifaire. Cela peut encourager le « reshoring » et le « friendshoring », favorisant les échanges régionaux. Ceci crée une opportunité pour des pays comme l’Algérie, à condition de renforcer leur attractivité logistique, réglementaire et douanière.

M. Abbas Amar : Les secteurs les plus vulnérables sont ceux fortement intégrés dans les chaînes de valeurs mondiales et dépendant des échanges transfrontaliers. Cette vulnérabilité est accrue par le fait que les droits de douane s’accompagnent, souvent, de restrictions non tarifaires (quotas, normes, procédures douanières complexes).
En premier lieu, nous avons l’industrie automobile et électronique. Reposant sur des chaînes d’approvisionnement complexes, avec des composants produits dans plusieurs pays, elles sont très exposées aux fluctuations tarifaires.
Vient ensuite l’agriculture et l’agroalimentaire. Les exportations agricoles sont, souvent, ciblées en représailles dans les conflits commerciaux. De plus, les tarifs rendent ces produits moins compétitifs sur certains marchés.

La métallurgie, la sidérurgie et l’aluminium ne seront pas épargnés. Ce secteur est souvent au cœur des politiques protectionnistes pour « protéger l’industrie nationale ». Sans oublier les secteurs extractifs ou énergétiques. Bien que les hydrocarbures soient moins directement touchés par les droits de douane, une baisse de la de- mande mondiale ou une redirection des flux commerciaux peut affaiblir les recettes d’exportation.
En Algérie, les secteurs vulnérables incluent essentiellement l’industrie pharmaceutique et agroalimentaire, dépendante des importations de matières premières. Les exportations de produits semi-transformés pourraient, aussi, souffrir d’une baisse de la demande mondiale.

M. Abbas Amar : Il est indispensable de comprendre les motivations des mesures douanières américaines pour appréhender leurs impacts. Si les Etats-Unis utilisent les droits de douane comme moyen de pression, les négociations pourraient donner lieu à un report, un assouplissement ou même un abandon. En revanche, si l’objectif de ces mesures douanières est de générer des recettes pour financer des baisses d’impôt ou diminuer le déficit commercial dans le pays, elles seront fort probablement mises en application sans grand changement.
Cela dit, une augmentation des droits de douane, notamment sur des produits clés comme l’acier, l’aluminium, les semi-conducteurs ou les équipements industriels, pourrait entraîner une hausse des coûts d’importation et une contraction des volumes d’échanges avec un impact négatif sur la stabilité financière des entreprises. De plus, les perturbations dans les chaînes d’approvisionnement augmentent les risques de retards, de ruptures de contrats ou de reroutage des marchandises.

Ainsi, le volume des contrats d’assurance liés aux échanges internationaux diminuera au moment où les risques assurés s’aggravent.

Afin d’éviter une hausse de leur ratio combiné, les assureurs pourraient être amenés à augmenter leurs primes ou à proposer des couvertures plus restrictives, voire à refuser certains risques jugés trop élevés. Les réassureurs devront, pour leur part, adapter leurs stratégies aussi bien en matière d’offre que d’investissement.

Pour les assureurs des économies émergentes, cela re- présente à la fois un défi technique et une opportunité de montée en compétence et de création de solutions innovantes.

M. Abbas Amar : Les assureurs, notamment ceux spécialisés en risques liés au commerce international, jouent un rôle crucial de stabilisateur via l’assurance Crédit- export et l’assurance Transport.
La première protège les exportateurs contre le défaut de paiement par leurs clients étrangers, qu’il soit de nature commerciale (faillite, insolvabilité) ou politique (guerre, expropriation, défaut souverain, sanctions, transferts bloqués). Dans un climat d’incertitude, cette garantie devient essentielle, notamment pour les PME algériennes cherchant à se diversifier.
La seconde est d’autant plus prisée que les perturbations logistiques ou les détournements de routes commerciales accroissent les risques de pertes ou de retards. Les couvertures doivent être renforcées ou adaptées. Ce type d’assurance est généralement personnalisé, en fonction du mode de transport des marchandises (mari time, aérien ou terrestre) et couvre une large gamme de risques.

Par ailleurs, les assurances contre les risques politiques et les risques catastrophiques représentent des leviers essentiels de sécurisation des échanges et des investissements dans le contexte actuel marqué par une forte volatilité commerciale à l’échelle mondiale. Toutefois, ces produits restent largement absents du marché algérien, alors même que les entreprises nationales commencent à se projeter au-delà des frontières, dans des zones à fort potentiel, mais à risque élevé.
Dans cette optique, il devient nécessaire d’envisager l’introduction progressive de produits d’assurance contre les risques politiques et catastrophiques, en Algérie. Cela pourrait se faire, dans un premier temps, par le biais de produits-pilotes. L’objectif serait d’offrir une couverture minimale mais fonctionnelle aux entreprises algériennes engagées dans des projets à l’international, en leur permettant de se prémunir contre des risques tels que l’expropriation, l’inconvertibilité de devise, les troubles civils ou encore la rupture unilatérale de contrat par un État étranger.

M.Abbas Amar : La résilience, dans le contexte actuel de bouleversements commerciaux mondiaux, marqué par le retour du protectionnisme, l’instabilité géopolitique, les tensions monétaires et les risques systémiques liés au climat ou à la cybersécurité, ne peut être envisagée uniquement à l’échelle sectorielle. Elle est d’abord une dynamique nationale. Il s’agit de renforcer la résilience du pays dans laquelle les compagnies d’assurance doivent s’inscrire dans une logique de cohérence stratégique.

Cela suppose une stratégie claire, anticipative, ouverte sur le monde mais enracinée dans les priorités nationales.

Un axe de développement essentiel réside dans la rationalisation des capacités d’engagement nationales
Il est nécessaire pour les assureurs de s’ancrer dans une logique de solidarité sectorielle, en mutualisant les capacités techniques et financières locales, notamment à travers des mécanismes de syndication ou de coassurance. Une telle approche favoriserait une augmentation de la rétention des risques au niveau national, tout en réduisant le recours à la réassurance internationale, ce qui contribuerait à limiter les sorties de devises. Elle renforcerait également la souveraineté économique du pays en développant une expertise locale dans la gestion des risques complexes.

La création de pools de coassurance spécialisés peut parallèlement être envisagée, notamment pour les risques stratégiques (énergie, infrastructures, export et santé). Ensuite, la résilience passe par la modernisation des outils et des compétences des assureurs. Cela suppose une montée en compétence technique, un investissement dans les systèmes d’information, mais aussi une ouverture sur les outils de modélisation et de veille stratégique. Cela inclut la digitalisation des processus de souscription, d’évaluation des risques et de gestion des sinistres, ainsi que la formation spécialisée en analyse géopolitique et en modélisation des risques complexes. Une veille stratégique active sur les tendances internationales est également indispensable pour ajuster les offres et les couvertures en fonction des évolutions du contexte global.

Enfin, cette stratégie doit s’appuyer sur une ouverture maîtrisée aux marchés régionaux et une approche partenariale avec les assurés. Le développement de partenariats internationaux ne doit pas être en reste.
Ces collaborations permettraient non seulement de bénéficier d’un transfert de savoir-faire, mais, aussi, d’avoir une compréhension fine des dynamiques internationales et des besoins des opérateurs. Grace à quoi, des solutions peuvent être construites afin de faire face à l’incertitude et à anticiper les mutations avec un pilotage plus dynamique du risque.

Mélissa Mokdad

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