M. Saoud Walid, Directeur général du Bureau Unifié Automobile Algérien (BUAA) :
GARANTIR LA PERCEPTION DES INDEMNITÉS PAR LES ASSURÉS À TRAVERS LA PLATEFORME E-RECOURS
Créé en avril 1975 à Tunis, lors de la signature de la Convention du système d’assurance «Carte Orange» par 20 pays arabes, le Bureau Unifié Automobile Algérien (BUAA) gère les réclamations et sinistres impliquant les véhicules algériens lors des déplacements dans les pays arabes. Placé sous la direction de l’Union algérienne des sociétés d’assurance et de réassurance (UAR), le BUAA est désormais une société par actions, détenue par les 14 compagnies d’assurance automobile algériennes. Ses activités s’étendent au-delà de la Carte Orange. Il travaille à élargir l’assurance automobile en Algérie à une échelle régionale, voire internationale, en commençant par les pays de la CEDEAO et de la COMESA. Le Bureau Unifié Automobile Algérien, rassemblant des jeunes talents, dont des experts en informatique et en digital, s’est vu confié la mission de mettre en place la plateforme nationale e-recours. C’est chose faite depuis 2022. La plateforme en est déjà à sa quatrième version, et la prochaine version intégrera l’intelligence artificielle afin d’optimiser le traitement des dossiers et d’offrir une meilleure expérience aux utilisateurs.
Revue de L’ASSURANCE : Le Bureau Unifié Automobile Algérien (BUAA) est connu pour son rôle dans l’assurance automobile dans les pays arabes, à travers la Carte Orange. Depuis quelques temps, vous entreprenez d’élargir votre champ d’intervention aux pays de la CEDEAO et du COME- SA. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
M. Saoud Walid : Le Bureau Unifié Automobile Algérien (BUAA) ne gère pas que la Carte Orange. Il travaille dans un contexte international plus large. La Carte Orange est spécifiquement destinée aux pays arabes, mais il y a aussi des systèmes similaires à l’échelle mondiale : la Carte Verte pour les pays signataires de la Convention internationale d’assurance automobile, la Carte Brune pour les pays de la CEDEAO et la Carte Jaune pour la COMESA.
L’Algérie a seulement adhéré à la Carte Orange, mais avec l’essor du commerce régional, à la faveur notamment de la ratification de la convention de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) et les gros investissements engagés par les autorités algériennes pour promouvoir les exportations hors hydrocarbures, nous sommes en train d’examiner les voies pour étendre cette couverture d’assurance à d’autres pays du continent.
Les autorités ont pris des mesures concrètes pour accélérer la construction de la route vers la Mauritanie. Il y a eu l’inauguration de postes frontaliers avec ce pays, ainsi que l’ouverture d’une banque algérienne. Des comptoirs commerciaux sont en cours d’établissement dans plusieurs pays africains. Nous avons entamé des négociations avec nos homologues mauritaniens et le Secrétariat Général du système Carte Brune pour explorer la mise en place d’une solution d’assurance. Notre ambition est de soutenir les opérateurs algériens dans leurs projets d’exportation, en assurant une synchronisation avec la stratégie de développement économique nationale.
Quels sont vos derniers chiffres concernant la Carte Orange ?
Nous sommes le deuxième pays émetteur de Cartes Oranges, après le Sultanat d’Oman, avec une moyenne de 450 000 à 500 000 cartes par an. Les Algériens préfèrent souscrire leur assurance automobile en Algérie parce que les prix sont plus avantageux qu’au niveau des postes frontaliers. La période de la Covid-19 a ralenti nos activités mais les choses ont repris rapidement après la réouverture des frontières en juillet 2022. En août 2023, nous avions
enregistré une forte affluence, avec une moyenne de 4000 à 4200 cartes émises par jour. La majorité des cartes sont émises pour la Tunisie mais il y en a également pour l’Egypte et pour la Libye.
En termes de sinistres, l’année dernière, nous avons organisé une campagne de sensibilisation au poste frontalier d’Oum Teboul (Tunisie) pour prévenir les infractions routières, particulièrement fréquentes pendant la période estivale. Ces infractions entraînent parfois des accidents tragiques, à l’exemple de celui survenu à Khmouda, en août 2016. Il a fait 19 morts et 95 blessés. 20 véhicules ont été endommagés. Les Premiers ministres, algérien et tunisien, s’étaient rendus sur les lieux du drame. Il y a eu d’autres accidents mais celui de Khmouda reste le plus grave de- puis la mise en place de la Carte Orange.
Le Bureau Unifié Automobile Algérien assume pleinement son rôle dans l’indemnisation des victimes de la circulation, que ce soit pour les dommages matériels ou corporels, notamment lorsque les Algériens sont responsables des accidents survenus en Tunisie. Nous entretenons une relation étroite avec notre homologue, le Bureau Unifié Automobile tunisien. Nous nous efforçons de régler rapide- ment les sinistres.
Le bureau algérien participe aux travaux de la Commission automobile arabe. Il est membre de la Commission d’étude pour la création du Fonds de gestion des risques de la Carte Orange. Ce nouveau projet, initié au sein du GAIF, vise à établir un fonds garantissant l’indemnisation des victimes et la rapidité dans le traitement des dossiers sinistres.
La Carte Orange est électronique depuis 2022 ?
En effet, l’Algérie a été l’un des premiers bureaux arabes à annoncer la Carte Orange électronique. C’est une avancée majeure dans la digitalisation de l’assurance. Nous avons mis en place une plateforme digitale qui unifie le marché algérien de l’assurance. Ce dernier englobe toutes les compagnies, avec tous leurs réseaux de distribution. Aujourd’hui, nous comptons 3789 agences d’assurance ré- parties sur l’ensemble du territoire national, toutes connectées à cette plateforme. La Carte Orange n’est plus délivrée sous forme de papier.
Aussi, dans le même contexte, le Bureau Unifié s’est vu confier par l’UAR, sous la supervision de la Direction des Assurances et de la Commission de Supervision du ministère des Finances, la mission de mettre en place une plateforme digitale de gestion des recours inter-compagnies. Ce travail inclut la transformation de la convention IRSAM, signée en 2015 entre les compagnies d’assurance et validée par la Commission de Supervision en 2016. Entre 2016 et 2022, l’application de cette convention était timide. Suite à quoi, le Bureau Unifié a pris en charge la digitalisation de cette convention, en tant qu’intermédiaire pour le compte de l’UAR et sous la supervision de la DASS. Cette deuxième plateforme digitale a été lancée officielle- ment le 1er octobre 2022. Dans notre travail, nous sommes remontés jusqu’à l’année 2016.
Du 1er octobre au 30 juin 2024, plus d’un million et 29 000 dossiers de réclamations ont été changés sur cette plate- forme, pour un montant dépassant les 57 milliards de dinars. Nous avons réglé près de 300 000 dossiers pour un montant de 10 milliards de dinars algériens. Sur ces 10 milliards de dinars algériens, les assurés ont récupéré 6 milliards de dinars algériens. Cette plateforme e-recours s’inscrit dans la mise en œuvre des 54 engagements du président de la République, M. Tebboune Abdelmadjid, notamment l’engagement N°23, point E, dernier paragraphe, portant sur la digitalisation du secteur des assurances pour améliorer les services et favoriser une plus grande transparence et une meilleure gestion du flux entre les compagnies d’assurance, tout en réduisant les délais de traitement.
Aujourd’hui, nous pouvons dire qu’un sinistre matériel en RC coûte en moyenne 56 044 dinars sur le volume des sinistres que nous avons recensés sur la plateforme. Cette plateforme a connu plusieurs évolutions. Les autorités, notamment la Direction des Assurances et la Commission de Supervision, suivent de très près les opérations sur cette plateforme afin de garantir son succès et sa pleine adoption par les compagnies d’assurance et leurs réseaux de distribution. Au début, il y avait une résistance au changement mais, avec le temps, les utilisateurs ont apprécié la modernisation digitale car elle leur permet de gérer les dossiers sinistres via leurs smartphones. Les données sont transmises en temps réel d’une agence à une autre. Le Bureau Unifié a aussi mis en place un centre d’assistance regroupant des jeunes universitaires formés à la gestion des sinistres automobiles.
Nous comptons aujourd’hui plus de 10 000 utilisateurs de la plateforme e-recours. Certains pays voisins souhaitent suivre notre exemple. Ils ont lancé des consultations avec des sociétés informatiques pour mettre en place une plateforme similaire. Inspirés par le modèle algérien, ils cherchent à acquérir des solutions adéquates. Nous nous efforçons donc d’améliorer notre plateforme au maximum. Nous espérons, sous la direction de l’UAR et de l’autorité de contrôle, poursuivre cette transformation digitale, en adéquation avec les orientations du président de la République qui, lors d’un Conseil des ministres, tenu récemment, a souligné la nécessité de travailler sur la modernisation et l’amélioration des services envers les clients.
Avant la plateforme e-recours, il n’y avait pas de traçabilité. Pas de visibilité. Aujourd’hui, nous menons un véritable combat pour que les assurés reçoivent leurs indemnités dans les meilleurs délais.
Si l’on vous sollicite, c’est parce que vous apportez une plus-value. ?
Nous sommes la compagnie de toutes les compagnies d’assurance. Les 14 compagnies sont actionnaires à parts égales et chacune est membre. Ainsi, au lieu de recourir à des consultations externes ou à des appels d’offres, il était préférable d’aller vers sa propre entreprise, où tous les membres, en tant qu’actionnaires égaux, sont unanimes pour faire avancer les choses. D’autres projets digitaux sont également prévus.
Sous la direction e l’UAR et de l’autorité de contrôle, nous visons à mettre en place tout un écosystème. Cela inclut l’implémentation de l’e-constat, la déclaration du sinistre et la prise de photos en ligne, la mise en place de l’e-Attestation et autres. L’objectif étant d’améliorer les prestations et offrir une grande transparence et des outils performants pour une meilleure gestion au niveau des compagnies d’assurance.
Sur quelles ressources humaines vous appuyez-vous ? L’Algérie a beaucoup de jeunes talents, et c’est cela la véritable valeur ajoutée du pays. Ce ne sont pas les hydrocarbures, mais bien ces jeunes talents qui possèdent une capacité d’innovation et de création que d’autres pays n’ont pas. C’est sur cette économie du savoir que
nous devrions bâtir notre développement économique. Dans notre Bureau Unifié, la moyenne d’âge ne dépasse pas 30 ans.
Nous essayons de créer un environnement professionnel flexible, favorisant un management participatif où chacun apporte sa contribution. Nous travaillons en permanence à développer de nouvelles compétences à partager avec toute l’équipe. Même le directeur général participe et apprend des choses des collaborateurs. Nous mettons fort l’accent sur le capital humain et l’innovation. Nous cherchons toujours à améliorer nos processus et à être leader dans notre domaine.
La plateforme e-recours est une réalisation à 100% de l’équipe BUAA ?
Absolument. L’équipe qui a développé cette plateforme est à 100% algérienne, composée de jeunes talents algériens en qui nous avons placé notre confiance. Ils ont répondu pleinement à cette attente. Comme vous pouvez le consta- ter aujourd’hui, les résultats sont probants. Grâce à cette plateforme, nous avons accès aux informations en temps réel et en toute transparence. Elle garantit la fiabilité des données et la traçabilité. La première version a été réalisée en deux mois, suivies de nouvelles versions et mises à jour. Actuellement, nous en sommes à la version 4.0.10. Nous pouvons garantir la continuité des services en toutes circonstances. Nous avons mis en place un cluster qui per- met la réplication des données en temps réel entre différents serveurs. Nous avons des serveurs sur le centre, l’est et l’ouest du pays. En cas d’incident ou de défaillance dans une région, nous basculons instantanément vers les serveurs de l’une ou l’autre région. Cette continuité des services est garantie grâce à des plans détaillés de continuité et de reprise d’activité mis en œuvre pour répondre à toutes les situations.
Ya–t-il de l’intelligence artificielle dans cette plate- forme digitale ?
Effectivement, nous sommes en train de développer une nouvelle version de la plateforme e-recours qui intégrera l’intelligence artificielle. Prévue pour septembre 2024, cette mise à jour inclura des fonctionnalités de machine learning et d’autres avancées technologiques. Notre équipe travaille activement sur ce projet. Nous prévoyons de recruter de nouvelles ressources car nous projetons égale- ment d’intégrer la data science pour analyser et com- prendre les profils des conducteurs, ainsi que la sinistralité. Ces analyses devraient apporter une valeur ajoutée aux compagnies d’assurance, notamment en matière de tarification.
Avez-vous les prérogatives d’intervenir auprès des compagnies en cas de différends ?
Nous intervenons auprès des compagnies non pour leur donner des instructions mais pour faire de la sensibilisation et de la médiation. Nous essayons de trouver des solutions, des terrains d’entente. Nous agissons comme médiateur pour résoudre les problèmes et garantir que les assureurs perçoivent leurs indemnités dans les meilleurs délais. Notre engagement est de faciliter la perception rapide des indemnités par les assurés.
Dernière question, y a-t-il une contrepartie financière ?
Nous percevons une commission forfaitaire sur chaque réclamation traitée via la plateforme, exclusivement pour les réclamations inter-compagnies. Cela nous permet de couvrir les frais associés aux opérations d’assistance du Bureau Unifié, ainsi qu’à l’entretien des infrastructures telles que les serveurs. Ces commissions sont dédiées entièrement à ces fins. Le bureau Unifié ne cherche pas à avoir des dividendes.
Bio express
M. Saoud est diplômé de l’Ecole supérieure de commerce (ESC) d’Alger. Il est détenteur d’un master en assurance et prépare actuellement un doctorat à l’université de Manchester, au Royaume-Uni. En plus de ses fonctions actuelles au BUAA, il est formateur et expert-consultant en finance et assurance islamiques. Il est également consultant international en stratégie et management pour des entreprises étrangères.
Soraya Mokrane