M. Fatnassi Fayçal chef d’entreprise, économiste, expert en management des risques :
LES GRANDS PROJETS EXIGENT DES CAPACITÉS ENORMES EN TERMES DE COUVERTURES ET ENGAGEMENTS
Dans cet entretien, M. Fatnassi Fayçal, expert en assurance, détaille la notion de Grands Projets, ainsi que les risques qui leur sont associés et qui sont à transférer aux assureurs et aux réassureurs, aussi bien au niveau national qu’en partenariat avec des étrangers. Il rappelle que l’assurance des Grands Projets est une obligation inscrite dans le Code des marchés publics. M. Fatnassi souligne la nécessité de suivre rigoureusement les risques pour chaque projet, en maintenant un Registre, une Liste d’indicateurs et une Nomenclature des risques.
Revue de L’ASSURANCE : : Pourriez-vous indiquer quelles sont les principales couvertures d’assurances recommandées, dans le cadre de l’assurance des Grands Projets ?
M. Fatnassi Fayçal : Un Grand Projet ou ce qui est appelé communément un mégaprojet est un projet d’envergure exceptionnelle, généralement initié par des gouvernements ou de grandes entreprises. Il implique des investissements massifs et une planification complexe sur une longue période. Ces projets ont souvent un impact significatif sur l’économie, l’emploi, l’environne- ment et la société dans leur ensemble. Ils concernent principale- ment les domaines des infrastructures, du transport, de l’énergie ou encore de l’urbanisme. Le succès d’un mégaprojet repose sur une gestion rigoureuse, intégrant la maîtrise des coûts, des délais et des risques associés. Toutefois, ces risques associés doivent être transférés impérativement à des spécialistes de gestion des risques qui sont les assureurs et les réassureurs, ces derniers proposent des couvertures adéquates et complètes pour protéger le grand projet, du début de son exécution jusqu’à sa réception définitive.
Comment se fait l’évaluation et la gestion de ces risques associés aux Grands Projets ?
L’évaluation et la gestion des risques liés aux Grands Projets se fait dans le cadre d’un processus structuré qui permet d’identifier les risques d’une manière effective et anticipée, afin de permettre au projet d’atteindre ses objectifs et ses résultats et réduire les coûts qu’aurait engendré une mauvaise identification des risques et de leurs impacts sur le projet. Le cadre d’évaluation des risques de projets implique cinq étapes et se fait de manière itérative ou continue, tout au long du cycle de vie du projet :
Bien évidemment, la première étape consiste en l’identification des risques et de leurs sources. La deuxième porte sur l’évaluation de leur impact et leur probabilité d’occurrence. L’évaluation de l’impact a pour objectif d’analyser l’impact du risque sur les résultats et les objectifs du pro- jet. Ces impacts peuvent être quantitatifs ou qualitatifs. Nous utilisons la matrice d’impact ou matrice des risques pour évaluer les risques d’un projet. Cette matrice repose sur les niveaux d’impact (élevé, moyen, bas) associé à chaque risque, les probabilités d’occurrence (élevée, moyenne, basse) et, enfin, l’attribution d’une évaluation ou d’une couleur correspondant au niveau d’impact pour connaître les niveaux d’exposition aux risques.
Par la suite, nous avons ce que nous appelons la mitigation des risques (mesures et mécanismes de résolution ou de contingence depuis la phase d’initialisation du projet jusqu’à la phase de sa clôture). Les réponses aux risques diffèrent, selon leur nature et la probabilité de leur occurrence (risques connus, imprévus, risques inconnus ou la probabilité de leur occurrence). Elles peuvent être quantitatives ou qualitatives (transfert du risque lorsque le risque associé n’est pas maîtrisé ou n’est pas correctement évalué).
Pour ce qui est de la quatrième étape, il s’agit du contrôle et de la maîtrise des risques tout au long du cycle de vie du projet (initialisation, planification, exécution, contrôle et clôture) qui se matérialise par un reporting continu et la tenue d’un registre de risques et des mécanismes de mitigation et ou de contingence.
Outre l’identification des risques, il est important d’en connaître les sources, de catégoriser les risques (tech- niques, externes, organisationnels) pour y apporter des réponses adéquates, à chaque catégorie et en fonction de leurs origines. Il est recommandé, dans le cadre du pilotage des risques projets, de suivre rigoureusement les risques, pour chaque projet, à travers la tenue d’un Registre de risques et des problèmes rencontrés au cours de l’exécution des projets, la tenue d’une Liste d’indicateurs permettant l’identification des risques au cours du cycle de vie du projet et une Nomenclature des risques rencontrés durant l’exécution du projet, leurs amplitudes et les réponses apportées à chaque risque devant servir à de futurs projets similaires.
Dernière étape, la cinquième, consiste en la mise en place d’un plan d’action des réponses à apporter aux risques identifiés, en tenant compte des évaluations de chaque risque et des niveaux d’impacts et de probabilités définis. Le plan d’action contiendra le risque, son évaluation et sa description, les déclencheurs potentiels du risque (alerte), l’action correspondant à sa résolution, le responsable (Risk owner) et la date d’éviction de l’action.
Comment pourriez-vous décrire le marché de l’assurance et de la réassurance des Grands Projets en Algérie ?
Pour permettre à un Grand Projet de bénéficier d’une bonne couverture assurancielle, généralement les professionnels d’assurance s’organisent en coassurance ou bien en pool, pour bien gérer les risques associés à ce projet et, aussi, pour diviser entre eux leurs engagements, en cas de réalisation du risque attendu.
Le défaut de capacités de couvertures pousse les compagnies d’assurance à transférer une partie de leurs risques vers les réassureurs, qui offrent eux aussi des capacités de réassurances, soit dans un contexte conventionnel (Traités de réassurances) ou non conventionnel (Place- ment Facultatif en réassurance).
Cependant, les Grands Projets (Mégaprojets) exigent des capacités énormes en termes de couvertures et engagements, qui ne sont pas toujours disponibles dans le cadre de la réassurance conventionnelle (Traités de réassurance). C’est la raison pour laquelle les réassureurs acceptent ce genre de risques mais, en réassurance facultative (non conventionnelle), avec un prix de couverture plus cher et des conditions spécifiques.
Avez-vous des exemples concrets à citer au sujet des types de Grands Projets qui sont le plus assurés et réassurés, actuellement en Algérie ?
Tous les Grands Projets initiés par les pouvoirs publics sont obligatoirement assurés. D’ailleurs, l’obligation d’assurance des Grands Projets de l’État est une condition sine qua non, dans le Code des marchés publics.
En Algérie, plusieurs mégaprojets ont été réalisés ces dernières années, entre autres l’autoroute Est-Ouest, l’intensification du réseau ferroviaire, le métro d’Alger et le tramway. L’accompagnement des compagnies d’assurances et de réassurance a toujours été obligatoire et in- dispensable, vue l’importance des risques qui caractérisent ce genre de projets de grande envergure.
Comment se positionne l’Algérie, en matière d’assurance et de réassurance des Grands Projets, par rap- port aux marchés régional et international de l’assurance ?
Historiquement dominé par des entités nationales, le secteur de l’assurance, en Algérie, se trouve à un tournant, en raison de l’introduction de la concurrence et des ré- formes économiques, pouvant influencer sa configuration. L’Algérie envisage de consolider son rôle sur ce marché, en facilitant l’entrée des assureurs étrangers, en élargissant l’éventail de ses offres d’assurance et en se conformant aux standards internationaux.
Quant à l’assurance de projets d’envergure (Sonatrach, Naftal, métro d’Alger…), leur couverture dépend de leur nature. Engagée dans des initiatives de portée internationale, l’Algérie pourrait se tourner vers des partenariats avec des réassureurs mondiaux (des réassureurs avec un excellent rating) pour mutualiser les risques. La capacité du pays à couvrir ces projets majeurs sera liée à la santé financière de ses assureurs, à l’efficacité de sa réglementation et à son aptitude à séduire des investissements étrangers dans ce domaine.
Quels sont les défis majeurs pour le marché de l’assurance et de la réassurance ?
Le marché de l’assurance et de la réassurance fait face à plusieurs défis majeurs qui peuvent influencer son développement et sa stabilité. Bien que ces défis varient d’un pays à l’autre, il y a particulièrement sept problèmes couramment rencontrés au niveau international, qui sont également pertinents pour les marchés nationaux comme celui de l’Algérie. Le premier est celui de la réglementation et de la conformité. Les compagnies d’assurance et de ré- assurance doivent naviguer dans un environnement réglementaire complexe et en constante évolution. L’adaptation aux nouvelles règles et normes internationales, telles que Solvabilité II en Europe, peut nécessiter d’importants investissements en termes de temps et de ressources. En deuxième position, il y a lieu de citer la concurrence accrue. L’ouverture des marchés à la concurrence internationale peut mettre sous pression les acteurs nationaux, notamment en termes de tarification, de services et d’innovation. Les compagnies étrangères peuvent apporter des capitaux supplémentaires, des technologies avancées et une expertise qui intensifient la concurrence.
Le troisième défi porte sur les risques financiers et économiques. Les fluctuations économiques, la volatilité des marchés financiers, et les taux d’intérêt bas peuvent affecter la rentabilité des investissements réalisés par les compagnies d’assurance et de réassurance. Ces facteurs peuvent compromettre leur capacité à couvrir les sinistres et à maintenir une solvabilité adéquate.
En quatrième position, nous avons les risques liés aux changements climatiques. L’augmentation de la fréquence et de la sévérité des catastrophes naturelles liées aux changements climatiques pose un défi majeur pour l’industrie de l’assurance et de la réassurance, augmentant les sinistres et mettant à l’épreuve les modèles de tarification et de gestion des risques.
Nous avons également le défi de la transformation numérique. L’adaptation aux nouvelles technologies et l’innovation numérique sont essentielles pour rester compétitif. Cela inclut le développement de plateformes en ligne, l’utilisation de la data analytique pour améliorer la tarification et la sélection des risques, ainsi que la réponse aux at- tentes des consommateurs en matière de services numériques.
Le sixième défi porte sur la gestion des risques de souscription. La capacité à évaluer avec précision et à souscrire des risques dans un environnement en constante évolution est cruciale. Cela implique de comprendre les nouvelles formes de risques, comme ceux liés à la cybersécurité ou à de nouveaux secteurs économiques.
Enfin, le septième et dernier défi concerne les exigences en capital pour les compagnies d’assurance et de réassurance qui peuvent augmenter, notamment pour couvrir les risques plus importants ou imprévisibles. Cela peut mettre les entreprises sous pression pour qu’elles sécurisent des financements suffisants afin de respecter les réglementations de solvabilité.
Ces défis exigent des stratégies adaptatives et proactives de la part des compagnies d’assurance et de réassurance, incluant l’innovation dans les produits et services, l’amélioration de la gestion des risques, et un engagement continu envers la transformation numérique et la durabilité.
En votre qualité de spécialiste dans ce domaine, que préconisez-vous pour un véritable essor du marché algérien des assurances ? Quels en seraient les avantages ?
Le marché algérien des assurances se caractérise par un taux de pénétration le plus faible au niveau régional. Il représente moins de 1% du PIB. Il peut, toutefois, se développer si les acteurs du secteur (pouvoirs publics, compagnies d’assurances, courtiers d’assurance et autres) adoptent une vision et une stratégie de développement qui se base essentiellement sur le renforcement du cadre réglementaire, la digitalisation et l’innovation technologique, l’éducation et la sensibilisation du public, la diversification des produits d’assurance, les partenariats stratégiques et le renforcement du marché de la réassurance.
Pourriez-vous approfondir ces points ?
Pour ce qui est du renforcement du cadre réglementaire, il s’agit d’adopter et de mettre à jour des réglementations conformes aux standards internationaux pour garantir la solvabilité des compagnies d’assurance, la protection des consommateurs, et encourager une concurrence saine. Concernant la digitalisation et l’innovation technologique, il est question d’investir dans les technologies numériques pour simplifier les processus de souscription, de gestion des sinistres et de communication avec les clients. La technologie peut aussi aider à développer de nouveaux produits d’assurance et à atteindre une clientèle plus large. Pour ce qui est de l’éducation et de la sensibilisation du public à l’importance de l’assurance, il est nécessaire de mettre l’accent sur des produits tels que l’assurance-vie, l’assurance maladie et l’assurance contre les effets des catastrophes naturelles. Quant à la diversification des pro- duits d’assurance, il s’agit de développer et de proposer une gamme plus large de produits d’assurance, y compris des assurances spécialisées (cyber-risques, énergies renouvelables, etc.) pour répondre aux besoins spécifiques des consommateurs et des entreprises.
En ce qui concerne les partenariats stratégiques, ces derniers sont à encourager entre les compagnies d’assurance nationales et internationales, ainsi qu’avec des réassureurs pour partager les expériences, les risques et accéder à de nouvelles compétences et technologies. Enfin, der- nier point, il s’agit de soutenir le développement d’un secteur de la réassurance robuste pour permettre aux compagnies d’assurance de mieux gérer les risques de grande ampleur et de stabiliser le marché.
Qu’en est-il des avantages ?
Il y a particulièrement cinq avantages anticipés à citer. Le premier en est une stabilité financière accrue. Un secteur de l’assurance bien réglementé et solide contribue à la stabilité financière du pays, en fournissant une protection contre les risques financiers et en accumulant des capitaux à long terme. En deuxième position, nous avons une protection accrue des citoyens et des entreprises. Une meilleure compréhension et adoption de l’assurance peuvent réduire la vulnérabilité économique des individus et des entreprises face aux imprévus et aux catastrophes. Le troisième avantage en est la stimulation de l’économie. Le secteur de l’assurance peut agir comme un moteur économique en mobilisant des épargnes, en finançant des investissements et en facilitant le commerce et l’entrepreneuriat grâce à la gestion des risques. Quatrième avantage, l’innovation et la compétitivité. L’innovation dans les produits et services d’assurance peut stimuler la compétitivité et l’efficacité du marché, offrant aux consommateurs des options plus adaptées et à meilleur coût. Autre avantage, l’attraction des investissements étrangers. Un marché de l’assurance dynamique et bien régulé peut attirer des investissements étrangers, ce qui contribue au développement économique et à l’emploi.
En mettant en œuvre ces stratégies, le marché algérien des assurances pourrait connaître une croissance significative, offrant une meilleure protection à la population et soutenant le développement économique du pays.
Sur le plan réglementaire, les textes de loi en vigueur couvrent-ils suffisamment ce segment (relatif aux Grands Projets) des assurances en Algérie ?
L’industrie d’assurance, en Algérie, attend une nouvelle loi sur les assurances qui va être promulguée au courant de cette année 2024. Cette loi va certainement apporter des nouveautés au secteur des assurances et à l’économie nationale, d’une façon générale. Dans ce projet de loi, le législateur a pris en considération tous les vecteurs de développement de tendance actuelle telle que l’assurance Takaful, qui est un maillon très important d’une excellente valeur ajoutée, qui peut augmenter le taux de pénétration de l’assurance dans la production nationale.
Melissa Mokdad