M. Zerrouki Kamel, Président d’« Algerian Association of Actuaries » :
LE TITRE D’ACTUAIRE NE PEUT ÊTRE DÉCERNÉ QUE S’IL RÉPOND AUX EXIGENCES DE L’AAI
Le responsable de l’Association Algérienne des actuaires, de création récente, souligne que le programme de formation des actuaires, en Algérie, mérite d’être ajusté pour rivaliser avec les standards internationaux. Il relève que l’actuariat a, aujourd’hui, une orientation très prononcée pour les sciences des données et l’intelligence artificielle
Revue de L’ASSURANCE : Pouvez- vous présenter aux lecteurs votre association ?
M. Zerrouki Kamel : Avant de répondre à votre question, je voudrais juste apporter quelques précisions. En effet, nous avons franchi la première étape dans la création de notre association dénommée « Algerian Association of Actuaries » (AAA), avec la tenue, en mai dernier, de notre assemblée constitutive. À présent, nous sommes en phase de finaliser la procédure de création qui, je le souhaite, aboutira très rapidement par l’octroi officiel de l’agrément. Ceci dit, à l’instar de toutes les associations actuarielles dans le monde, l’AAA projetée vise à regrouper toute la communauté actuarielle activant dans le monde professionnel et académique en vue de promouvoir la science actuarielle et la défense de l’intérêt de ses membres. L’association est à caractère professionnel et scientifique. En effet, le président est assis- té par deux vice-présidents ayant chacun, pour prérogatives, les aspects académiques et professionnels soulignant ainsi leur complémentarité, au quotidien, ainsi que la prise en charge de la dimension recherche et prospective en sciences actuarielles. Nos statuts prévoient, aussi, l’institution de quatre Commissions compétentes, respectivement pour l’accréditation des programmes d’enseignement, le professionnalisme, les relations internationales et l’affiliation des candidats actuaires. En résumé, notre association se donne comme principal objectif de vulgariser les bonnes pratiques actuarielles, dans nos compagnies d’assurance, et travailler à hisser la compétence de nos adhérents au niveau des standards internationaux, à travers la formation et le perfectionnement continu. Aussi, en étroite collaboration avec le monde de l’assurance et de la finance, l’association œuvrera à développer l’ingénierie assurantielle et financière offrant, de la sorte, à la population un large accès aux services financiers domestiques et professionnels et garantir une prestation de qualité.
Quel est son rôle, en matière de développement de l’actuariat et de formation des actuaires ?
L’association considère qu’elle est le trait d’union entre la communauté actuarielle et les secteurs de l’assurance et de la finance. À ce titre, elle a pour rôle de vulgariser et d’harmoniser la pratique et les normes actuarielles, en assurant à ces adhérents actuaires la formation et le perfectionnement. Pour rappel, l’Association Actuarielle Internationale (AAI) exige des associations nationales d’actuaires d’instituer, au profit de leurs adhérents, un programme de formation et de perfectionnent obligatoire intitulé CPD (Continuing Professional Development). Chaque adhérent doit justifier, au cours de la période d’évaluation, du nombre de points requis, auquel cas, il peut perdre son titre d’actuaire. Ceci nous renseigne sur l’énorme travail qui est demandé aux associations actuarielles, en matière d’organisation, de mise à niveau, de recherche de partenariat national et international, afin d’améliorer le professionnalisme de ses adhérents et contribuer, ainsi, au développement de l’actuariat.
Quelle est votre appréciation sur l’évolution de l’actuariat, en Algérie, ces dernières années ?
C’est une question à laquelle, je n’ai pas de réponse précise, puisque aucune étude sur le sujet n’a été réalisée. En ce qui me concerne, je retiendrai, dans ma réponse, les deux observations suivantes :
-Beaucoup plus d’étudiants suivent des enseignements transversaux en sciences actuarielles, dans des parcours organisés dans des facultés des sciences exactes et des sciences de gestion, sans pour autant finaliser une formation qui confère le titre d’actuaire.
-Pour la pratique actuarielle, il existe bel et bien dans nos compagnies des services dédiés à l’actuariat, dans ses volets tarification ; beaucoup moins dans la partie évaluation des réserves et de la solvabilité. Ces deux observations montrent, d’une part, qu’il y a encore beaucoup d’efforts à faire pour étoffer l’offre de formation en adéquation avec les exigences du professionnalisme et densifier la pratique actuarielle, d’autre part. Aussi, je pense que, dès que nos structures de gestion seront prêtes, notre association contribuera du mieux qu’elle le pourra à redonner à l’actuariat la place qui lui sied, pour dynamiser l’activité assurantielle et financière.
Il y a un grand déficit d’actuaires chevronnés, au regard du nombre d’acteurs qui opèrent sur le marché algérien. Y a-t-il une évaluation des programmes de formation existants, des défis à relever, des initiatives pour renforcer le potentiel actuariel ?
Pour ma part, je n’utiliserai pas ce terme « actuaires chevronnés ». À notre avis, le déficit s’explique beaucoup plus par le manque de possibilités de formation et de perfectionnement continu en sciences actuarielles, car, bien sûr, aucun cursus universitaire classique ne peut épuiser toutes les avancées et innovations développées dans le domaine. Aussi, le point sur lequel nous devons insister, afin d’assurer une formation de qualité, c’est de conditionner l’accès au diplôme d’actuaire au suivi d’un parcours de formation de base solide dans les matières fondamentales pré requises, à savoir : la mathématique, la théorie des probabilités, la statistique et l’économie financière. En Algérie, l’exemple des grandes Écoles qui préparent au diplôme de Master, après avoir subi avec succès l’examen de passage du cursus des classes préparatoire est, je le pense, la démarche à suivre pour se lancer dans ce type de formation. Aujourd’hui, à ma connaissance, l’École nationale supérieure de la statistique et d’économie appliquée (ENSSEA) propose un programme quasi-complet en finance de marché et actuariat qui, toujours à mon avis, mériterait d’être réajusté pour rivaliser avec les standards internationaux.
La formation académique des actuaires est plombée pour cause d’inadéquation des textes régissant la post-graduation spécialisée (PGS). Quelles pistes suggérez-vous pour remédier à cette insuffisance ?
Le lancement d’une formation en actuariat conférant le titre de PGS, en collaboration avec l’UAR, remonte à la fin des années quatre-vingt-dix (1990). Il s’agit de la première expérience dans la formation en actuariat avec comme seule possibilité de partenariat université–secteur économique, la post-graduation spécialisée. Depuis, quatre promotions, totalisant environ soixante étudiants, ont achevé leurs cursus lesquels, aujourd’hui, sont diplômés et activent dans nos compagnies. Présentement, comme je l’ai souligné précédemment la formation, la pratique et les normes actuarielles sont sous la loupe de l’AAI. Aucune formation en sciences actuarielles n’est accréditée et ne peut conférer le titre d’actuaire et sa reconnaissance par le reste de la profession si elle ne répond pas aux exigences académiques du Syllabus édicté par l’AAI. À cet effet, les statuts de nos associations ont prévu la création d’une Commission accréditation, chargée d’examiner la conformité des programmes proposés par les différents établissements d’enseignement supérieur avec les standards universels de la formation en sciences actuarielles.
Quel est l’impact des réformes réglementaires sur l’actuariat, en Algérie ?
C’est une très bonne question qui pose la nécessité de rendre performante, rapidement, l’Autorité de contrôle du secteur des assurances. Car, c’est à elle de veiller à l’application de la réglementation et d’en mesurer l’impact. Autrement dit, l’actuaire est soumis à l’application de la législation interne en matière de tarification pour les couvertures obligatoires : la RC Auto, la Cat-Nat… Les exigences en matière de solvabilité, de mise en œuvre de certaines normes dont l’IFRS et de supervision du marché imposent la disponibilité d’un nombre suffisant d’actuaires aussi bien pour les sociétés que les organismes de contrôle. Partagez-vous ce constat ? Votre question soulève indirectement la mise en place rapide d’une Autorité de contrôle performante ou, aussi, appelé régulateur. L’actualité récente nous a fait part du projet de réforme des assurances qui a été très bien accueilli par la communauté actuarielle, car il prévoit de doter le secteur des assurances d’un organe de contrôle indépendant. Ce dernier a pour prérogatives, entre autres, le respect par les compagnies d’assurance des règles de la tarification, de l’évaluation, de la solvabilité et à l’application des méthodes de calcul des réserves rigoureuses. On peut noter que ces trois prérogatives relèvent, en grande partie, des compétences de l’actuaire. Alors, il est évident que la mise en place rapide de cette autorité va mettre en avant le métier d’actuaire mais, aussi, valoriser toute la profession.
Que préconisez-vous pour lever les contraintes à l’activité actuarielle et pour développer l’actuariat, en Algérie ?
Voilà, déjà, une contrainte qui est levée : la création d’une association actuarielle nationale et ce n’est pas rien…. Nous avons beaucoup travaillé pour y arriver. Pour le reste, il nous faut travailler afin d’améliorer toutes les composantes qui vont nous conduire à nous doter d’un corps d’actuaires professionnel qui, à mon avis, recouvrent la formation, le perfectionnement, la bonne pratique actuarielle et bien sûr le respect de la déontologie. Pour ce faire, le développement de l’actuariat et de son corollaire l’activité assurancielle est tributaire d’une grande écoute de la part des autorités publiques, à sa tête l’autorité de contrôle des assurances. L’actuariat est un condensé d’outils mathématiques, de statistiques, de notions approfondies de droit et d’économie avec, aujourd’hui, une orientation très prononcée pour les sciences des données et l’intelligence artificielle qui a pour but d’identifier et de quantifier les risques assurantiels et financiers. Il n’y a pas, à proprement parler, de contraintes. C’est aux compagnies d’instaurer, dans leur management, la compo- sante actuarielle, qui, je le pense, est garante de leur pérennité. Bien sûr qu’il faut, en interne, organiser le métier, doter les praticiens en moyens et travailler en étroite collaboration avec l’association actuarielle nationale. Nous remarquerons que cet entretien a été consacré exclusivement à l’assurance privée qui ne représente qu’une partie de l’activité assurantielle. Pour être complet et conclure cet entretien, il nous faut rappeler que l’actuariat, domaine de la prospective, se doit, à travers notre association, de prendre en considération la problématique de l’assurance sociale ou communément appelée « sécurité sociale » laquelle, dans notre pays, fait face à d’énormes défis démographiques et financiers. Enfin, je voudrai adresser mes remerciements à mes collègues membres fondateurs, à toutes les personnes qui ont contribué à la concrétisation de notre projet d’association actuarielle.
Khaled Remouche