M. Bahlat Hamza, Directeur de l’actuariat à la Société algérienne d’assurance (SAA) :
LE MANQUE D’ACTUAIRES PEUT AFFECTER LA RENTABILITÉ DES COMPAGNIES D’ASSURANCE
Le déficit d’actuaires, à savoir le manque de personnel qualifié, souligne le responsable de l’actuariat à la SAA, peut conduire à de mauvaises évaluations des risques, à commettre des erreurs dans la tarification ou dans les estimations des provisions nécessaires pour couvrir les engagements des assureurs.
Revue de L’ASSURANCE : Quel est le rôle et l’importance de l’activité Actuariat au sein de la SAA ?
M. Bahlat Hamza : Son rôle principal est d’assurer la réalisation d’études actuarielles nécessaires à la mesure des engagements de la société et à la garantie de son équilibre technique et financier. D’une manière globale, son rôle consiste à identifier, mesurer, gérer, contrôler les risques, éla- borer ou réviser les tarifs de contrats d’assurance, calculer les provisions, ainsi que de réaliser des études financières, statistiques et économiques.
Y a-t-il un déficit d’actuaires, en Algérie ?
En effet, il y a un grand déficit d’actuaires, sur le marché du travail. Cela se fait sentir aux moments des recrutements ; le nombre des candidats qui se présentent est très ré- duit, parfois nul. Si par chance un actuaire répond à l’offre, généralement celui-ci, demande en retour un poste ou un salaire important.
De quelle manière ce déficit influence-t-il le marché des assurances et les entreprises qui y opèrent ?
En effet, le manque d’actuaires, à savoir le manque de personnel qualifié, peut conduire à de mauvaises évaluations des risques, entre autres. Cela peut mener à com- mettre des erreurs dans la tarification des produits d’assurances ou dans les estimations des provisions nécessaires pour couvrir les engagements des assureurs, etc. Cela pourrait affecter la rentabilité et la solvabilité des compagnies d’assurances, à long terme, et, par conséquent, créer un déséquilibre dans le marché des assurances.
Comment les sociétés d’assurances en Algérie gèrent- elles les exigences actuarielles au vu de l’insuffisance en nombre d’actuaires ?
Malgré le nombre insuffisant des actuaires, la plupart des compagnies arrivent, tant bien que mal, à répondre aux exigences actuarielles, cela montre la charge du travail que portent les actuaires. En effet, parfois on peut faire appel aux Data scientistes (ou informaticiens) et aux statisticiens de l’entreprise, notamment au début de l’étude actuarielle, afin de nous prêter main forte pour l’extraction et le traitement des données, avant d’atteindre l’étape modélisation.
Quels sont les problèmes majeurs à la formation académique des actuaires, notamment au niveau de la Post-graduation spécialisée, et quelles réformes sont-elles nécessaires pour ajuster la formation des actuaires aux besoins du marché algérien ?
La plupart des actuaires issus de la formation académique n’ont pas la maitrise suffisante des mathématiques, un élément de base et essentiel, pour le métier d’actuariat. En effet, on peut rencontrer quelques profils intéressants, mais ils restent rares et très cotés sur le marché des assurances. L’accès aux études actuarielles doit se faire par une sélection plus stricte en se basant essentiellement sur
la maitrise des mathématiques. Un autre aspect aussi intéressant, notamment pour les actuaires en poste graduation
: les étudiants actuaires ne doivent pas se contenter seule- ment de la partie théorique, mais ils sont tenus de maitriser les outils informatiques, les bases de données et la modélisation. La plupart des étudiants fraichement diplômés arrivent sur le marché du travail, avec des notions superficielles quant à l’utilisation de ces outils, avec une expérience restreinte à résoudre quelques exercices ou quelques stages pratiques au niveau des entreprises. L’introduction des nouvelles technologies dans le cursus de la formation des actuaires, notamment l’Intelligence Artificielle et les Big Data est, à mon avis, un plus nécessaire qui renforcera leurs compétences et leur ouvrira des perspectives, notamment dans l’innovation. La formation académique classique a montré ses limites, notamment en ce qui concerne les études actuarielles. Elle doit, plutôt, opter pour une méthode plus active, à savoir l’enseignement par l’approche projet. Cette méthode pédagogique laisse l’étudiant plus actif, confronté à la réalité du terrain, et il se construit par l’apprentissage des projets.
Comment l’activité actuarielle du secteur des assurances peut-elle contribuer à atteindre l’objectif de l’inclusion financière, en Algérie ?
L’inclusion financière est l’ensemble des dispositifs mis en place pour lutter contre l’exclusion bancaire et financière. L’actuariat est un élément non négligeable qui peut faire partie de cet ensemble et apporter sa propre brique à l’édifice. Les actuaires, en plus de leurs maitrises des outils d’analyse, ont l’avantage d’utiliser les nouvelles technologies, notamment l’Intelligence Artificielle et les Big Data. Cela permet encore mieux d’analyser les comportements de différentes catégories de la population assurée ou non-assurée et de déterminer ainsi différents profils qu’il faut traiter séparément et développer des solutions sur mesure qui répondent à leurs besoins en favorisant au mieux leur inclusion financière.
Quels sont les défis auxquels sont confrontés les actuaires, particulièrement en matière de digitalisation et d’intégration de nouvelles technologies, dans leurs pratiques ?
L’activité actuarielle, pilier du secteur des assurances, joue un rôle crucial dans la promotion de l’inclusion financière. En effet, les actuaires, à travers leurs analyses et leurs modèles, permettent de concevoir des produits d’assurance adaptés aux besoins spécifiques des populations les moins servies, tout en garantissant la viabilité financière des entre- prises d’assurance.
Quels sont les principaux défis auxquels les actuaires, dans ces pays, sont confrontés en matière de digitalisation et d’intégration des nouvelles technologies dans leurs pratiques ?
À l’ère des applications mobiles, de l’Intelligence Artificielle, de Big Data, des objets connectés, du Cloud Computing, et autres, toutes ces nouvelles et merveilleuses technologies offrent des opportunités et des perspectives prometteuses aux compagnies d’assurances. L’intégration et l’utilisation de ces nouvelles technologies imposent des défis à relever pour les actuaires et leurs compagnies d’assurances. Tout d’abord, cette intégration exige des actuaires d’acquérir de nouvelles compétences et de s’adapter, de manière continue, aux nouvelles évolutions technologiques par des formations continues. Ce n’est pas une tâche facile, notamment pour ceux qui s’attachent à leurs zones de confort. En effet, un travail de conduite de changement doit se faire au niveau du personnel, pour assurer son adhésion. La manipulation de ces technologies va amener les actuaires à gérer des données massives (Big Data). Ce volume d’information exige une infrastructure informatique plus gourmande en capacités de stockage et en performances, ainsi qu’un système de sécurité vigilant contre les cyberattaques. En bref, chaque nouvelle technologie impose ses propres exigences. Son intégration constitue un nouveau défi pour les actuaires et leur compagnie d’assurance. L’intégration de la digitalisation va conduire à une nouvelle culture de travail, à une gestion plus rigoureuse et plus adaptée, ceci ne peut être que bénéfique aux compagnies d’assurances.
Quelles sont les perspectives de l’activité actuarielle à la SAA ?
Si on se projette dans le moyen terme, en plus du développement de la fonction actuarielle, la SAA pense à la digitalisation du métier d’actuariat d’une manière progressive. En effet, nous avons déjà commencé à prospecter au niveau national et international sur les différents logiciels modulaires, qui peuvent prendre en charge les processus métier d’actuariat, à savoir le calcul des provisions, la tarification, etc. Les actuaires de la SAA comptent, aussi, participer dans la mise en place des normes IFRS 17, et notamment dans la partie concernant leur métier. Quant à l’intégration de nouvelles technologies, nous envisageons dans un premier temps, de nous focaliser sur deux technologies les- quelles sont, à mon avis, importantes pour l’activité des assurances. Il s’agit des Big Data et l’Intelligence Artificielle.
Que préconisez- vous pour développer l’activité actuarielle, en Algérie ?
- Formation des actuaires en nombre suffisant pour satisfaire la demande ;
- Assurer une formation académique de qualité : l’actuaire doit maitriser principalement les mathématiques appliquées, la gestion des bases de données et l’utilisation des outils informatiques pour la modélisation et l’analyse ;
- Introduire dans la formation académique, l’approche projet ;
- Introduire les nouvelles technologies dans le cursus de la formation ;
- Développement de la formation professionnelle dans le domaine de l’actuariat et notamment les formations à la carte, pour satisfaire des demandes spécifiques ;
- La maitrise de l’Anglais, c’est la langue des technologies, elle est indispensable, notamment pour pouvoir suivre les nouvelles publications dans le domaine de l’actuariat. Plus de 80% de la documentation technique est publiée en Anglais ;
- Mettre en place une assise juridique plus complète, qui peut cerner l’utilisation de nouvelles technologies et prendre en considération l’aspect juridique quant à l’adhésion aux nouvelles normes, à savoir IFRS 17 et solvabilité II ;
- Une nouvelle association des actuaires, nouvellement crée (cette année, 2024), constituée de professionnels compétents dans le domaine. Celle-ci, constitue un levier important pour le développement de l’activité actuarielle, en Algérie. On lui souhaite, bien sûr, beaucoup de courage et de succès.
Khaled Remouche