M. Labbachi Mohamed Hocine, Directeur chargé de l’Actuariat, de la Recherche & Développement à TALA Assurances :
NÉCESSITÉ DE DÉFINIR CLAIREMENT LES NORMES DE PRATIQUE ACTUARIELLE
Dans cet entretien, M. Labbachi Mohamed Hocine, analyse finement la situation de la profession d’actuaire en Algérie, mettant en lumière la nécessité de la revaloriser et de promouvoir les formations académiques. Il évoque également les défis liés au déficit en actuaires et les implications que cela entraine sur le marché des assurances. Il formule, par ailleurs, des propositions sur les stratégies à envisager, en vue de renforcer le secteur des assurances.
Revue de L’ASSURANCE : Existe-t-il un déficit d’actuaires en Algérie ?
M. Labbachi Mohamed Hocine : Tout à fait. Il existe un déficit significatif en actuaires, en Algérie, reflétant une profession dont la perception reste malheureusement mésestimée. En effet, la rareté de ce type de profil est particulière- ment ressentie dans les secteurs requérant l’analyse stochastique des probabilités et des fréquences, sans omettre des prévisions économiques, notamment dans les assurances (de dommages et de personnes), où la demande pour des spécialistes en gestion des risques et en statistiques est censée en constituer la moelle épinière. La profession d’actuaire, pourtant cruciale pour l’évaluation des engagements techniques et fi- nanciers, peine à répondre aux besoins du marché des assurances, en raison du nombre restreint d’hommes de l’art, ceci, en raison de plusieurs facteurs. En premier chef, la reconnaissance de l’actuaire, en Algérie, reste relativement faible, étant donné que la profession n’est pas encore pleinement intégrée dans le paysage professionnel, ce qui réduit son attractivité en tant que plan de carrière. Aussi, une valorisation et une sensibilisation accrue à la diversité des opportunités d’emploi, dans ce domaine, serait en mesure d’orienter davantage de jeunes vers cette vocation professionnelle. D’autre part, l’offre étriquée, dans ce champ de formation spécialisée, limite la capacité des institutions à recruter des actuaires qualifiés. En effet, les cursus académiques en actuariat sont encore peu développés, et souvent insuffisamment étoffés pour préparer adéquatement les diplômés aux exigences du métier. Pour remédier à cette situation, il est essentiel de développer des programmes de formation spécialisés et adaptés aux besoins du marché, assortis de certifications standardisées, en partenariat avec des institutions internationales reconnues, ce qui est de nature à renforcer les compétences des futurs talents et leur offrir une préparation concordante avec les défis professionnels à venir.
De quelle manière ce déficit influence-t-il le marché des assurances et les entreprises qui y opèrent ?
En Algérie, le déficit d’actuaires complique la gestion des exigences actuarielles, au sein des compagnies d’assurance, posant des défis importants pour ces institutions. Ce manque d’expertise se manifeste, en particulier, dans la difficulté à élaborer des modèles de risque précis, à effectuer des évaluations financières rigoureuses et à assurer une conformité optimale aux régulations en vigueur. En outre, en nombre suffisant représentatif, cette corporation dispose du potentiel pour jouer le rôle de force de proposition, en s’organisant sous une forme associative, prônant la mise en place de régulations claires, à même de guider les compa- gnies d’assurances, dans un contexte perclus d’incertitudes et de bouleversements. Ces normes et directives précises auraient permis de structurer les pratiques actuarielles, de renforcer la conformité aux exigences réglementaires, de raffermir les processus décisionnels et garantir une totale transparence en ce qui concerne le reporting. Ces régulations auraient également aidé à établir des standards élevés pour les analyses et les rapports à adopter à l’échelle nationale.
Comment les sociétés d’assurance, en Algérie, gèrent-elles les exigences actuarielles, au vu de l’insuffisance en nombre d’actuaires ?
Le manque d’actuaires pose un défi en capital humain, pour les compagnies d’assurances, notamment, en matière de respect des normes actuarielles, nécessaires pour assurer les équilibres techniques, la stabilité financière et la conformité réglementaire. Ce type de pénurie de professionnels spécialisés peut entraîner des difficultés dans la gestion des risques, la tarification des produits d’assurance et la réalisation des analyses financières critiques. Pour atténuer ces problèmes, plusieurs stratégies peuvent être mises en œuvre. Premièrement, les compagnies d’assurances sont appelées à investir dans la formation de leur propre personnel existant, afin de le préparer à des rôles actuariels. En mettant en place des sessions de formation internes ou en envoyant des employés ou des étudiants parrainés en formation spécialisée, les compagnies peuvent développer des compétences actuarielles potentielles, voire réduire leur dépendance vis-à-vis des actuaires ex- ternes. Cette vision permet non seulement de combler les lacunes de connaissances théoriques, mais, également, de fidéliser les talents en offrant des perspectives de développement professionnel. Ainsi, cette approche proactive, en sus d’aider à combler le manque de compétences, assure, aussi, un développement durable des capacités actuarielles, à travers un vivier de talents, au sein des compagnies.
Deuxièmement, l’externalisation de certaines tâches actuarielles, à des experts agréés du marché, peut constituer une efficace solution d’appoint. De fait, en confiant des fonctions spécifiques, telle la modélisation des risques ou l’évaluation des réserves, à ces actuaires spécialisés, les compagnies d’assurances bénéficient de prestations pointues, ceci, sans avoir à recruter ces professionnels. Cela permet, par ailleurs, de gérer, à la carte et avec flexibilité et efficience, les besoins ponctuels, les pics de travail ou les projets complexes. De plus, ils offrent également des canaux de réseautage et d’échange de bonnes pratiques, et proposent des formations spécialisées, des ateliers, et des séminaires qui permettent d’améliorer les compé- tences des employés actuels, contribuant à renforcer les capacités internes des compagnies.
Troisièmement, l’adoption de technologies avancées et d’outils actuariels modernes est tout indiquée pour faciliter la lisibilité des bases de données massives. En effet, les logiciels de modélisation actuarielle, les plateformes d’analyse de données et les outils d’automatisation permettent de traiter efficacement des volumes importants d’informations, de réaliser des études précises et de réduire les erreurs humaines. L’intégration de ces technologies peut ai- der à pallier le manque de personnel, tout en améliorant l’efficacité opérationnelle.
Quelles mesures pourraient-elles être envisagées pour améliorer la disponibilité des actuaires qualifiés, dans ce contexte ?
Pour améliorer la disponibilité des actuaires qualifiés, en Algérie, plusieurs mesures peuvent être envisagées. D’abord, la promotion de la profession d’actuaire, à travers des campagnes d’information, permet une meilleure visibilité, lors d’événements dédiés aux assurances, ce qui est fondamental pour susciter l’intérêt des bacheliers. Il s’agi- ra notamment de renforcer la formation en créant ou en améliorant les programmes universitaires spécialisés, en actuariat et en mathématiques financières, ainsi que d’offrir des programmes de formation continue pour les professionnels en exercice. De plus, il serait pertinent d’encourager les études en actuariat par des bourses, des subventions, et des partenariats avec des institutions étrangères, ce qui peut également attirer plus d’étudiants vers cette filière. Pour couronner la fin de la formation, des stages, d’apprentissages et des mentorats doivent être proposés à profusion. Une fois dans le monde du travail, l’amélioration des conditions de travail et de rémunération, ainsi que le soutien aux communautés professionnelles par la création d’associations et l’organisation de conférences, contribueront également à rendre la profession plus at- tractive. Ces mesures permettront de renforcer le secteur de l’assurance, en Algérie, en répondant mieux aux besoins actuariels du pays.
Quels sont les problèmes majeurs liés à la formation académique des actuaires en Algérie, notamment au niveau de la post-graduation spécialisée, et quelles réformes ou ajustements seraient nécessaires pour aligner la formation des actuaires avec les besoins du marché algérien ? Aussi, existe-t-il des initiatives en cours visant à élargir le champ de la formation des actuaires, en Algérie ?
La formation académique des actuaires, en Algérie, notamment au niveau de la post-graduation, fait face à plusieurs défis. Les principaux problèmes incluent le manque de programmes spécialisés, avec peu d’universités proposant des cursus dédiés en relation directe avec l’actuariat, et une qualité de formation souvent insuffisante. Les programmes existants ne sont pas toujours alignés et arrimés aux les normes internationales, ce qui li- mite la reconnaissance des diplômes locaux. En outre, il y a une pénurie de formateurs qualifiés, ce qui affecte la qualité de l’enseignement, et un manque de connexion entre les programmes académiques et les besoins du marché du travail. Pour remédier à ces lacunes, des réformes sont nécessaires, telles que le développement de pro- grammes spécialisés en actuariat au niveau Master et Doctorat, l’intégration de certifications professionnelles reconnues et l’harmonisation des cursus avec les normes internationales. Il est également vital de renforcer la formation des formateurs, d’encourager les actuaires locaux à enseigner et d’améliorer la collaboration entre les universités et l’industrie des assurances, à travers des partenariats, des stages, et des conseils consultatifs. Ces initiatives visent à mieux aligner la formation des actuaires avec les besoins du marché algérien, bien que des efforts supplémentaires soient nécessaires pour répondre pleinement aux exigences croissantes du secteur.
Comment l’activité actuarielle du secteur des assurances peut-elle contribuer à atteindre l’objectif de l’inclusion financière, en Algérie ?
L’activité actuarielle dans le secteur des assurances peut jouer un rôle cardinal dans l’atteinte de l’inclusion financière, en Algérie, en rendant les services financiers accessibles et abordables pour tous les segments de la population. Les actuaires peuvent concevoir des produits d’assurance adaptés aux besoins locaux, notamment des polices à faible coût et des solutions de micro-assurance pour les personnes à faibles revenus. Ils évaluent et gèrent les risques avec précision, permettant de proposer des couvertures adéquates à des prix justes. Les actuaires contribuent également à améliorer l’accessibilité par l’utilisation de canaux de distribution innovants, comme les plateformes numériques, et à renforcer la stabilité financière des compagnies d’assurance en gérant les réserves et la solvabilité. En outre, ils participent à des initiatives d’éducation financière, sensibilisant le public aux risques financiers et à l’importance de l’assurance, ce qui peut accroître l’adoption des produits d’assurance et soutenir l’inclusion financière dans le pays.
Quel rôle les pouvoirs publics devraient-ils jouer en partenariat avec cette association pour promouvoir la profession d’actuaire, en Algérie ? Est-il nécessaire de mettre à jour le dispositif juridique et réglementaire existant ?
Pour promouvoir efficacement la profession d’actuaire, en Algérie, les pouvoirs publics ont toute latitude de collaborer activement avec les associations corporatives, afin d’établir des certifications officielles reconnues par l’État, de garantir la reconnaissance professionnelle et soutenir les programmes académiques spécialisés en actuariat, à tra- vers, par exemple, le financement et les bourses d’études. Par ailleurs, leur intervention serait à même de faciliter les partenariats avec des institutions internationales, et d’organiser de vastes campagnes de sensibilisation, ainsi que des événements professionnels, pour promouvoir la carrière actuarielle. D’autre part, ils sont les garants de l’amélioration du cadre réglementaire, puisqu’il est nécessaire de définir clairement les normes de pratique actuarielle, de créer ou renforcer des organismes de régulation, d’aligner les régulations locales avec les normes internationales, et d’intégrer les meilleures pratiques globales. Enfin, la mise en place de politiques d’accréditation des programmes académiques, la reconnaissance des qualifications étrangères, et le soutien à la formation continue des actuaires sont essentiels pour garantir une profession bien régulée et en adéquation avec les standards internationaux.
Quels sont les principaux défis auxquels les actuaires algériens sont confrontés, en matière de digitalisation et d’intégration des nouvelles technologies, dans leurs pratiques ?
Les actuaires algériens, comme leurs pairs ailleurs, font face à plusieurs défis en matière de digitalisation et d’intégration des nouvelles technologies. Ils rencontrent des difficultés liées à l’accès et à l’adoption de technologies avancées, telles que les logiciels avancés, souvent coûteux et peu accessibles, en Algérie, ainsi qu’à la nécessité de compétences spécialisées pour les utiliser. La gestion et la sécurité des données posent également problème, avec des défis liés à la qualité des données et à la protection contre les cybermenaces. L’intégration des nouvelles technologies avec les systèmes existants, ainsi que la mise à niveau des infrastructures, représente un défi supplémentaire. Les actuaires doivent également s’adapter à de nouvelles méthodes de travail, faire face à des changements culturels et aux ajustements nécessaires dans leurs pratiques. En outre, ils doivent se conformer aux normes réglementaires, en évolution, et surmonter la résistance au changement et le manque de sensibilisation. En triomphant de ces obstacles, les actuaires algériens pourront améliorer l’efficacité de leurs pratiques et renforcer la compétitivité du secteur des assurances, en Algérie.
Comment les institutions académiques peuvent-elles mieux préparer les actuaires à utiliser les technologies émergentes telles que l’Intelligence Artificielle et l’analyse des Big data ?
Pour préparer les actuaires à l’utilisation des technologies émergentes, telles que l’Intelligence Artificielle (IA) et l’analyse des Big Data, les institutions académiques doivent moderniser leurs programmes de formation en intégrant des cours spécialisés sur ces technologies et en favorisant une approche interdisciplinaire, combinant actuariat, statistiques, informatique et mathématiques appliquées. Elles devraient offrir des projets pratiques, équiper les laboratoires avec des outils technologiques modernes et organiser des formations continues à l’adresse des enseignants. L’esprit de collaboration est crucial, notamment avec le secteur économique, à travers des stages, des projets collaboratifs et des partenariats avec des experts. Encourager la recherche et l’innovation, offrir des cours de programmation et d’analyse de données, et sensibiliser les étudiants aux aspects éthiques et réglementaires des technologies avancées, sont également essentiels pour préparer efficacement les actuaires aux défis de la digitalisation.
Comment les actuaires peuvent-ils garantir la confidentialité et la protection des données dans un environnement de plus en plus digitalisé ?
Dans un environnement de plus en plus digitalisé, les actuaires jouent un rôle intrinsèque, dans la gestion de la confidentialité et de la protection des données. Pour garantir ces aspects, ils doivent d’abord se familiariser avec les réglementations locales et internationales, en matière de protection des données, comme la Loi n°18-07, sur la protection des données personnelles, en Algérie, et intégrer ces principes dans leurs processus d’analyse de données. Ils doivent, également, mettre en place des mesures tech- niques de sécurité, telles que le cryptage des données, des contrôles d’accès rigoureux et la sécurisation des infrastructures informatiques contre les cyberattaques. La protection des données sensibles passe par l’anonymisation, la pseudonymisation, et la minimisation des données collectées. Une formation continue sur les meilleures pratiques en matière de confidentialité et de sécurité, ainsi que la promotion d’une culture de la sécurité des données, sont également essentielles. Pour ce faire, les actuaires doivent établir un plan de réponse aux incidents de sécurité, réaliser des audits réguliers, et collaborer avec des experts en sécurité, pour mettre en œuvre des technologies de sécurité avancées. Lors de la gestion des données externes, il est important d’évaluer les pratiques de sécurité des partenaires et de formaliser ces pratiques par des contrats clairs. Enfin, la documentation et la transparence dans la gestion des données sont indispensables pour in- former les parties prenantes et les clients sur la collecte, l’utilisation et la protection des données. En adoptant ces stratégies, les actuaires peuvent naviguer efficacement dans un environnement digitalisé, tout en garantissant la confidentialité et la protection des données des assurés.
Quelle est l’importance de l’éthique, dans l’utilisation des technologies numériques pour les actuaires, et comment peut-elle être assurée ?
L’éthique est fondamentale dans l’utilisation des technologies numériques pour les actuaires, étant donné leur impact potentiel sur les individus et les institutions financières. Les actuaires doivent garantir la protection des données personnelles, en respectant la confidentialité, en obtenant un consentement éclairé et en intégrant les réglementations en matière de protection des données. Ils doivent également veiller à éviter les biais dans les modèles et assurer la transparence des décisions prises. La responsabilité professionnelle implique de s’assurer de l’exactitude des informations et d’assumer les conséquences des analyses. Les actuaires doivent considérer les impacts sociaux et environnementaux de leurs décisions, en prenant des mesures pour minimiser les effets négatifs et respecter les principes de durabilité. Pour assurer une utilisation éthique des technologies, il est capital de développer des codes de conduite, d’offrir des formations continues, de promouvoir la transparence des modèles et de réaliser des audits réguliers. La collaboration avec des experts en éthique et le respect des réglementations sont également essentiels, pour encadrer les pratiques et gérer les incidents éthiques. En adoptant ces stratégies, les actuaires peuvent garantir une utilisation responsable des technologies numériques, protéger les parties prenantes et maintenir la confiance dans leur profession.
Melissa Mokdad