REVUE DE L’ASSURANCE N°48

M. Grar Younès : Le paiement électronique connaît une progression, en Algérie, mais pas au rythme souhaité. Avec une masse d’argent estimée entre 60 et 90 milliards de dollars circulant dans le marché parallèle, la part absorbée par les transactions électroniques reste très faible. Les chiffres semestriels publiés par le GIE monétique montrent également des avancées, mais le recours au liquide et aux chèques demeure une pratique courante.

Premièrement, force est de constater qu’il y a une focalisation excessive sur les TPE, alors que ces terminaux ne dépassent pas 70 000 unités face à plus de 2 millions de commerces. Aussi, il serait plus pertinent d’orienter les efforts vers le paie- ment mobile, puisque le téléphone mobile est déjà entre les mains de la quasi-totalité des commerçants et des consommateurs. Ce canal offre un potentiel bien plus large.

Deuxièmement, les habitudes de paiement en espèces restent ancrées, parce qu’il y a ce poids de la TVA à 19%, qui incite une partie des transactions à basculer vers l’informel. Il devient donc indispensable de mettre en place des mesures incitatives comme une réduction ou une suspension temporaire de cette TVA pendant 2 ou 3 ans, de façon à permettre une adoption massive des paiements électroniques.
Les frais bancaires appliqués aux transactions constituent un autre obstacle, même si le Trésor public devrait, désormais, les prendre à sa charge.

Enfin, les paiements électroniques doivent s’accompagner d’un avantage tangible pour le consommateur. Algérie Télécom propose déjà une remise sur les factures réglées en ligne. Cette logique mérite d’être étendue à d’autres services comme l’achat des vignettes automobiles ou le règlement des contraventions. Une remise symbolique suffirait à enclencher un véritable changement d’habitude. En captant 10% du marché parallèle, plus de 5 milliards de dollars réintégreraient les circuits formels.

En effet, les paiements en espèces dominent toujours dans les assurances, ce qui contredit la stratégie nationale de transformation digitale, qui vise à généraliser les paiements électroniques. Certains pays sont arrivés à 100% de paiement électronique. L’Algérie doit suivre cette voie.

Pour cela, des mesures incitatives s’imposent. Il est inconcevable que payer une assurance électroniquement coûte plus cher qu’en liquide ou par chèque. Ce surcoût vient des commissions bancaires qui auraient dû être prises en charge par le Trésor. Un texte prévoit, désormais, de fixer ces frais à zéro dinar mais, il reste à s’assurer que cela s’applique effectivement.

Les assureurs doivent aussi encourager leurs clients avec des remises sur les paiements électroniques, comme le fait Algérie Télécom avec ses abonnés internet. Offrir une réduction ou des jours d’abonnement gratuits a prouvé son efficacité. Les compagnies d’assurance, publiques et privées, devraient adopter cette approche, avec le soutien de l’État. Une remise de 100, 200 ou 300 dinars, selon le contrat, incitera les assurés à payer électroniquement.

Ce modèle profite aussi aux assureurs eux-mêmes. Un paiement électronique réduit les coûts de gestion : moins de papiers, moins de frais d’agence, moins de manipulation du cash. Cela limite, aussi, les risques liés aux faux- billets, aux erreurs de caisse ou aux vols. Enfin, les paiements électroniques donnent aux compagnies des données en temps réel, précieuses pour améliorer le suivi client, personnaliser l’offre et renforcer la fidélité.

Les assurances doivent impérativement diversifier leurs services et innover pour fidéliser leurs clients et s’adapter aux nouvelles attentes du marché. Ce travail d’innovation passe forcément par une collaboration étroite avec les start-ups, en particulier celles actives dans les FinTech et les InsurTech. Ces jeunes entreprises suivent de près les tendances mondiales et apportent des solutions nouvelles, adaptées aux réalités algériennes.

Les compagnies d’assurance ont tout intérêt à tirer parti des événements spécialisés et des journées d’étude pour présenter leurs problèmes aux start-ups présentes et explorer les solutions qu’elles peuvent apporter. Ces échanges constituent une opportunité pour faire émerger des pistes d’innovation adaptées aux besoins du secteur.

Il existe aussi la voie de l’Open Innovation, où une compagnie lance un appel à idées ouvert aux étudiants, chercheurs et entrepreneurs. Ce modèle permet aux start-ups de tester leurs projets dans des conditions réelles, tout en apportant des solutions utiles aux assureurs. Ce type d’initiative bénéficie d’un soutien de l’État, avec des allègements fiscaux et des exonérations douanières pour les équipements utilisés dans ce cadre. Ce dispositif mérite d’être largement exploité, car il favorise l’innovation partagée, au bénéfice des compagnies, des assurés et de tout l’écosystème.

Dans cette modernisation, les PSP (Prestataires de Services de Paiement) jouent également un rôle-clé, en facilitant les paiements électroniques entre les assurés, les assureurs et les banques, y compris pour les clients non bancarisés.

En réalité, il y a beaucoup de choses à faire. La numérisation du paiement passe d’abord par la dématérialisation complète des services. Dans les assurances, de nombreuses opérations nécessitent encore des déplacements, des évaluations manuelles et autres. Automatiser ces étapes permettrait de réduire les coûts, d’améliorer la précision des évaluations et de fluidifier le suivi des dossiers. Les développements et les avancées dans le domaine de l’intelligence artificielle ouvrent de nouvelles perspectives. Les start-ups peuvent, aussi, innover pour intégrer les per- sonnes non bancarisées dans ce processus. Si un assuré n’a ni compte bancaire ni postal, il existe des solutions pour le faire entrer dans le circuit du paiement électro- nique via des mécanismes alternatifs.

Les start-ups peuvent, également, développer des plate- formes permettant aux assurés de suivre leurs dossiers en temps réel, de compléter les pièces manquantes ou de recevoir une notification, dès que l’indemnisation est versée. En associant photos, vidéos et intelligence artificielle, ces outils peuvent sécuriser les décisions et améliorer la gestion des règlements.

Les compagnies d’assurance ont, donc, intérêt à s’appuyer sur cet écosystème local, d’autant que les start-ups labellisées bénéficient d’exonérations fiscales et douanières, ainsi que d’un accès simplifié aux marchés publics. Elles peuvent s’appuyer sur les allégements et les facilités accordés aux start-ups pour trouver des solutions adaptées à leurs besoins, plutôt que de se tourner systématiquement vers des solutions toutes faites. Cette démarche s’inscrit pleinement dans la mise en valeur des compétences locales et ouvre la voie à une collaboration élargie entre les compagnies d’assurance, les établissements financiers et les universités spécialisées dans les domaines du numérique, de l’intelligence artificielle et de l’analyse de données.

Cet écosystème, déjà en place, mérite d’être consolidé et enrichi afin de mieux encourager les start-ups actives dans les FinTech à proposer des solutions adaptées, à les concrétiser et à les intégrer dans des projets contractualisés avec les compagnies d’assurance.

L’un des défis majeurs du Comité National des Paiements (CNP), mis en place récemment, sera d’assurer une interopérabilité efficace entre les différentes solutions de paie- ment.

Une interopérabilité efficace entre les solutions de paie- ment repose d’abord sur une infrastructure fiable, capable d’assurer une connexion permanente, quel que soit le lieu ou le moment. Sans réseau stable, aucune transaction électronique ne peut aboutir. Il est, donc, essentiel que cette infrastructure intègre les dernières technologies, y compris la 5G, pour garantir un accès optimal aux plate- formes de paiement.

Le déploiement des TPE reste très limité. Il devient, donc, indispensable de miser davantage sur le paiement mobile, bien plus accessible. Même au niveau des agences d’assurance, les agents peuvent s’appuyer sur les téléphones pour valider les paiements réalisés par les assurés. Il y a aussi le côté réglementaire qui est déterminant. L’État est en train de réfléchir à la mise en place de commissions pour régler ce genre de problème.

Les opérateurs mobiles, qui maîtrisent déjà des services comme le « Flexy » ou les transferts via numéro de télé- phone, peuvent jouer un rôle-clé comme PSP, notamment pour les personnes non bancarisées. Cette inclusion financière est essentielle pour élargir l’usage du paiement électronique. Il existe une expérience très réussie, en Afrique : M-Pesa, qui avait lancé le paiement électronique au Kenya, il y a plus de 15 ans, avant de s’étendre à d’autres pays du continent.

Enfin, le suivi régulier des indicateurs de performance est indispensable. Il faut observer, analyser, ajuster et agir rapidement dès qu’un ralentissement apparaît, qu’il soit d’origine technique, réglementaire ou organisationnelle. Ce suivi doit mobiliser tous les acteurs : compagnies d’assurance, ministères, start-ups, universités et médias, pour installer une vraie culture du paiement électronique.

L’idée d’imposer un moyen de paiement précis a déjà été tentée, en Algérie, mais sans réel succès. Les obligations comme celle de payer par chèque les montants de plus de 500 000 dinars ou d’équiper les commerces de TPE, sous peine de sanctions, n’ont pas donné les résultats attendus Cette résistance s’explique par une culture fortement an- crée du paiement en espèces, renforcée par une crainte fiscale. De nombreux commerçants préfèrent rester dans l’informel de peur que les paiements électroniques n’ex- posent davantage leurs transactions au fisc. Tant que ce climat de méfiance persiste, une obligation stricte aura peu d’impact.

Il est, donc, nécessaire de créer un environnement de confiance, de renforcer les infrastructures techniques et de garantir la sécurité des transactions. Il faut mettre en place de véritables mesures incitatives : suppression temporaire de la TVA sur les paiements électroniques, zéro frais bancaires et remises sur certaines factures réglées en ligne. Ce type de démarche avantageuse pour le citoyen change les comportements plus efficacement que l’obligation.

Soraya Mokrane

Article similaire